Alors que son directeur, François Delagoutte, annonce son départ – donnant lieux à des hommages appuyés – la résidence des Métaboles à la Cité de la Voix vient d’être renouvelée pour trois années. C’est donc tout naturellement que le concert du samedi soir des Rencontres Musicales de Vézelay leur est confié avec un programme exigeant, créé pour l’occasion, tout en grâce et dénuement.
Dès l’introduction des Litanies à la Vierge noire de Poulenc, les voix de femmes, très pures, s’élèvent dans un a cappella qui saisit immédiatement – « Seigneur, ayez pitié ». Le dépouillement préside à l’interprétation de cette œuvre avec un phrasé sobre qui épouse la sinuosité de la ligne vocale. Les ponctuations de l’orchestre n’en sont que plus prenantes. « Agneau de Dieu », suspendu hors du temps, bénéficie du soutien de l’Orchestre National de Metz Grand Est – à son meilleur – avec des cordes toutes en suavité. Aucune brutalité dans l’interprétation de cette pièce où, comme tout au long de la soirée, les voyelles sont travaillées en orfèvre, les couleurs des pupitres parfaitement homogènes, la douceur des attaques et l’imparable précision des finales.
Le beau silence qui suit permet de pénétrer aisément dans la seconde pièce, le Te Deum d’Arvo Pärt, autre compositeur fétiche de l’Ensemble qui a enregistré son Magnificat dès 2013.
« Laudate Dominum » met cette fois en valeur la richesse du timbre et le focus précis des basses tandis que l’orchestre semble composer une myriade d’étoiles tintinnabulantes, évoquant idéalement chérubins et séraphins.
Lorsque la ligne des altos se détache, si belle, le contrechamp rythmique du reste des cordes est superbe. Enfin, le « Sanctus » offre une masse sonore à l’intensité jouissive.
Tout au long du concert, le chœur restreint volontairement son jeu de couleurs, cherchant un timbre que l’on pourrait qualifier d’ecclésial, plutôt clair, presque juvénile, qui souligne la sincérité de l’invocation. Cela n’empêche aucunement les jeux de textures où les hommes font merveille dans « Tu es le fils éternel du père /Tu patris sempiternus es Filius ». Cela n’empêche pas non plus de très belles nuances du piano au forte qui ponctuent le texte comme autant de stations sur un chemin de foi. Quoi de plus logique pour cette œuvre qui est celle de la (re)découverte du credo pour le musicien estonien, une musique « des origines » écrite après huit ans d’étude du chant grégorien. Cette rectitude grégorienne infuse toute l’interprétation où ne s’observe aucune afféterie, aucune coquetterie démonstrative. Intégrité, simplicité, service du texte, commandent à l’interprétation sous la direction extrêmement sobre et nette de Léo Warynski : c’est une musique à l’os qui nous est proposée ici, avec des voix traitées de manière instrumentale pour un bain sonore qui est celui de la miséricorde. « En toi, j’ai mis toute mon espérance/ in te Domine speravi », scandent les femmes avant le « Amen » final pianissimo, qui n’est pas celui d’une victoire, mais celui d’une question éblouie et suspendue, résonnant d’ailleurs à l’instant même où sonne l’ultime timbre des Complies.
Monte ensuite sur scène l’Africa Lyric Choir, ensemble dédié depuis 2007 aux voix lyriques africaines et afrodescendantes, qui se glisse avec aisance dans la pâte sonore des Métaboles pour la suite du programme. Une première collaboration qui en annonce d’autres…
Pour Guard my tongue de Julia Wolfe, l’homogénéité du nouvel effectif choral reste parfaite, le vibrato maitrisé, l’émission naturelle. Et si l’œuvre impose plus de rythmique, la sobriété domine toujours.
Nous sommes donc dans la continuité parfaite d’un programme remarquablement construit. La répétitivité, le tuilage des voix ne pose aucun problème au nouveau Tutti. Le crescendo quasi imperceptible laisse une empreinte saisissante. Il contraste d’autant mieux avec la dernière pièce du programme, les Chichester Psalms de Leonard Bernstein et l’injonction à « réveiller l’Aurore » initiale, toute de louange et d’allégresse. Le jeu des timbres s’enrichit avec cette musique qui flirte avec Broadway ou encore le gospel. Un syncrétisme des traditions, donc, dont chœur et orchestre rendent parfaitement compte.
Ce splendide concert sera programmé l’an prochain à l’Arsenal de Metz, mettant en valeur des textes d’une haute spiritualité portés plus haut encore dans l’écrin extraordinaire de la basilique de Vézelay.
Léo Warynski aime à transformer le Bis traditionnel en annonce du programme de l’année suivante : Le « Kyrie » arrangé par Gottlob Benedict Bierey à partir de la Sonate Au clair de Lune de Beethoven présage au mieux de l’édition 2027 du festival.
Avant cela, le concert de ce soir sera repris la saison prochaine à l’Arsenal de Metz. Les Métaboles placeront la saison à venir sous le signe d’Arvo Pärt puisque plusieurs concerts seront consacrés « à ce compositeur exigeant qui ne supporte pas la l’imprécision » comme le souligne le Chef qui interprétera par exemple au festival Ravel à la fin du mois comme déjà ce printemps à Colmar son Da Pacem Domine ; méditation pour quatre voix a cappella qui rend hommage aux victimes des attentats de Madrid en 2004.
Tout autant brodé au petit point, Another Look de Philip Glass – crée l’an dernier avec succès à Vézelay – poursuivra son périple de Perpignan à New York. Les parisiens, eux, pourront applaudir les Métaboles dès le 24 septembre à la Philharmonie et en avril 2027 à La Villette avec une création dansée par la compagnie Benjamin Millepied des Liebeslieder Walzer de Johannes Brahms.



