Cette production n’avait pas été reprise depuis sa création, à Tours en 2017. Et on est en droit de s’interroger quant aux raisons de cette longue parenthèse, car l’approche de Pier-Francesco Maestrini méritait pleinement d’être redécouverte. Classique ou traditionnelle jugeront certains, d’une fidélité exemplaire à la lettre comme à l’esprit de l’ouvrage, sans tomber dans l’exhumation de sa création, pensons-nous. Nulle transposition, ni volonté d’imposer une lecture répondant à telle ou telle préoccupation d’actualité, pour autant dépourvue de ringardise, inventive, au service du drame et de ce qu’il porte d’émotion, la démarche et l’aboutissement sont exemplaires. Avant même que la lumière décline dans la salle, le rideau de scène offre une belle fresque d’une coupole italienne du XVIIIe siècle. De fait, les projections (scénographie et vidéos de Guillermo Nova) participeront pleinement au décor, fluide et renouvelé, au point que l’on a parfois peine à distinguer les objets projetés de ceux bien réels, placés derrière le voile de tulle. Leur choix, pertinent, cohérent et d’un goût très sûr, se fonde sur une iconographie richement documentée (1). Nous serons bien à Sant’Andrea della Valle, puis au Palais Farnèse et enfin au Château Saint-Ange. Signés Luca Dall’Alpi, les costumes du Directoire, à la coupe, et aux tons séduisants, participent à cette plongée au tournant de 1800 (Bonaparte à Marengo). Les lumières, ingénieuses et efficaces, de Bruno Ciulli et Pascal Merat, permettent de jouer sur tous les plans, avec une approche et un mouvement cinématographiques (2). Beauté plastique et sonore se conjuguent idéalement
© Cyrille Cauvet - Opéra de Saint-Étienne
La distribution, pleinement investie, est dominée naturellement par les trois premiers rôles. Si nous connaissions le Scarpia de ce soir, Tosca et Cavaradossi sont deux révélations, du moins dans l’Hexagone, où l’on découvre Federica Vitali, semble-t-il. (3) Elle était déjà Floria l’été dernier à Klosterneuburg. Notre soprano assoluta se situe dans la descendance de Montserrat Caballé, dont elle fut la disciple, et qu’elle surpasse dans l’incarnation, croyons-nous. D’une flamboyance vocale indéniable, son aisance, sa vérité physique et dramatique impressionnent. Une immense tragédienne. Noble et passionnée, terrifiée et déterminée au III, l’émotion est toujours au rendez-vous. Une voix longue, toute en couleurs, sensuelle, homogène, servie par des moyens d’exception. Une ligne soutenue, aux phrasés ciselés, la splendeur des aigus, les graves capiteux et un riche médium, tout est là, dès la première note. Un Vissi d’arte admirable de douceur et de piété, mais aussi son ultime duo, introduit par le O dolci mani que chante Cavaradossi, tout nous étreint.
« Un nom à retenir » écrivait Christian Peter après l’avoir écouté dans Luisa Miller, à Tours en 2024, et il avait pleinement raison. Anthony Ciaramitaro nous vaut un Mario Cavaradossi généreux, viril, ardent, sensible, courageux. La voix est large, à l’aise dans toute l’étendue de son registre, ample et souple, le timbre flatteur et le style irréprochable. Le ténor américain d’ascendance italienne rivalise avec les plus grands. Evidemment Recondita armonia, E lucevan le stelle, sont illustrés avec maestria… du début à la fin le bonheur musical est là.
© Cyrille Cauvet - Opéra de Saint-Étienne
Le baron Scarpia, confié à Massimo Cavalletti, jamais ne tombe dans la caricature. Point n’est besoin d’ajouter à la noirceur, à la violence : le grand commis de l’Etat, exécrable, emperruqué, joue de sa voix solide, ample, bien timbrée, à l’émission arrogante, passant avec subtilité de l’autorité impérieuse à la séduction lubrique. Son incarnation donne une épaisseur au personnage, fût-il abject. Matteo Loi nous vaut un sacristain, enfermé dans sa pratique formelle, complice zélé du régime oppresseur. La voix est saine et le jeu convaincant. Les comprimari ne sont pas reste. Spoletta, l’agent de police, est confié au ténor Saverio Pugliese, aux moyens sûrs et à la présence efficace. Nos deux Français, Mathieu Gourlet (Angelotti) et Florian Bisbrouck (Sciarrone) sont en parfaite harmonie avec la distribution italienne. On se souvient du beau Masetto que le premier incarnait récemment à Clermont-Ferrand. Le prisonnier échappé du Château Saint-Ange est idéalement campé, robuste et nuancé. Quant à Sciarrone, il est servi avec l’autorité attendue.
Le chœur et celui des enfants sont admirables d’engagement et de précision. Le Te Deum est un grand moment. Mais, même si l’émotion des voix est au cœur de l’ouvrage, la magie vient de l’orchestre. Tosca est un opéra de chef. Sous la direction exigeante de Giuseppe Grazioli, l’orchestre chante comme il explose, avec un souffle constant, souple et nerveux, violent. Les couleurs et la dynamique sont bien là. On retiendra la qualité des cordes, particulièrement dans la scène accablée précédant le Vissi d’arte, introduit par une belle clarinette. Sans oublier le prélude du troisième acte, poétique évocation de l’aube sur Rome.
Une distribution d’anthologie, bousculant les hiérarchies, une mise en scène fascinante de beauté et d’efficacité, une direction dans son arbre généalogique, orchestre et chœurs à l’avenant, que souhaiter de plus ? Il faudra que le rideau tombe pour mettre un terme aux longues acclamations d’un public enthousiaste.
(1) Ainsi la Madeleine au pied de la croix, le Château Saint-Ange (de Giuseppe Zocchi).
(2) L’insertion concise du titre et de quelques images d’un film ancien (film de Carlo Kock, de 1941, à moins que ce ne soit le film-opéra de Gallone, 1956, avec Franco Corelli et la voix de Maria Caniglia ?), des effets de rotation et de zoom y participent.
(3) Alors que leur carrière internationale est saluée pour leurs premiers rôles sur des scènes prestigieuses, on s’interroge sur les raisons de cette absence des nôtres.


