Cet opéra de Janáček est rarement représenté. On comprend mal ce désintérêt, sinon du fait que, comportant deux histoires très différentes, il puisse paraître un peu moins bien adapté au théâtre que les autres chefs-d’œuvre du compositeur. Le personnage principal – Monsieur Brouček – est un peu Monsieur Prudhomme (« Monsieur Toulemonde »), prétentieux, imbu de lui-même mais plutôt pleutre, qui n’aspire qu’au calme et au repos dans sa confortable petite maison. Mais, par malchance, il lui arrive deux aventures extraordinaires : d’abord catapulté sur la Lune, il y retrouve les mêmes voisins et relations, et donc les mêmes problèmes que sur terre ; projeté ensuite dans la Prague du XVe siècle, il y revit également des aventures au goût de déjà vu…

La première partie en deux actes, qui se déroule sur la Lune – considérée peut-être un peu abusivement comme la plus réussie des deux – est en tous cas la plus distrayante, au point d’être parfois donnée isolément. Imaginer la vie sur la Lune et l’apparence des Sélénites n’était pas vraiment une nouveauté, Cyrano de Bergerac, Haydn, Jules Verne, Offenbach et Méliès avaient déjà usé de la magie un peu enfantine, mais oh combien efficace, du sujet. Janáček apporte à cette comédie de l’absurde une bonne dose d’humour et de satire, rendant son œuvre particulièrement originale. On y retrouve des travers humains universels, qui en même temps donnent une impression de modernité : complaisance bourgeoise, paresse morale et éternelle incapacité de l’humanité à tirer les leçons de l’histoire. Mais la critique de notre monde n’est jamais cynique, l’ironie subtile n’est jamais méchante, et au contraire même on perçoit une réelle empathie du compositeur pour ses personnages.
L’intrigue est en elle-même simplissime : dans la première partie, la fille du sacristain, Málinka, est amoureuse du peintre Mazal, mais du fait de ses infidélités, annonce que pour se venger, elle va épouser Monsieur Brouček. Entendant cela, celui-ci répond qu’il veut bien, mais seulement sur la Lune. Il y est alors projeté en rêve, et y découvre des esthètes contemplatifs peu intéressants. Pendant ce temps, les deux jeunes amants se sont réconciliés. Dans la seconde partie, Brouček rêve qu’il vit à Prague au XVe siècle, à l’époque de la révolte religieuse des Hussites, dont il est plus ou moins obligé d’épouser la cause. Condamné comme espion à être brûlé dans un tonneau, il se réveille dans la taverne proche de chez lui.

La production, qui fait appel à un appareillage scénique digne de Broadway, est tout à fait étonnante. Le metteur en scène américain Yuval Sharon, inspiré par le dadaïsme, nous entraîne sur les voies d’une saisissante déraison, qui se construit sur la scénographie spectaculaire de Jon Bausor, éclairée très efficacement par Yi Zhao et animée des vidéos étonnantes de Hannah Wasileski. La petite maison de Brouček, montée sur des vérins invisibles, se déplace en tous sens et tourne sur elle-même, au milieu d’images très évocatrices, au point qu’il y a des moments où l’on est tellement dans le domaine du rêve, que l’on ne sait plus très bien ce qui est réel sur scène et ce qui est le fait de créations graphiques. Dans la première partie, on assite à l’envol de la petite maison, qui tourne sur elle-même dans l’espace sidéral, avec Mr Brouček à l’intérieur, avant d’alunir le toit en bas. Elle est vite entourée de sélénites enfermés dans des boîtes colorées très mobiles. Dans la seconde partie, la petite maison est coincée entre le plateau, où évoluent les personnages habillés de magnifiques costumes, et une sorte de couvercle qui reflète en vidéo les acteurs qui se déplacent au-dessous.

La distribution est particulièrement bien adaptée, dominée par l’anglais Peter Hoare, étonnant Matěj Brouček, jouant et chantant de façon sonore, bien dans le style, d’une manière simple et sans excès, un personnage plutôt sympathique quoique totalement déphasé. Mihails Culpajevs est à ses côtés un peintre au timbre percutant, qui personnifie avec un jeu tout à fait convaincant l’amant de Málinka. Celle-ci est chantée, avec un caractère à la fois primesautier et décidé, par Tatev Baroyan, d’une voix peut-être un peu dure, mais musicale et adaptée au personnage. Tous les autres chanteurs composent fort bien les figures joyeusement caricaturées de tout le petit monde qui meuble la vie quotidienne du héros, et qui l’accompagne dans ses pérégrinations. Le chant est parfait, les ensembles dynamiques, y compris le Prague Philharmonic Choir, et les surtitres très bien venus qui permettent de ne pas perdre un mot des dialogues.
Le chef Robert Jindra dirige l’excellent orchestre avec vivacité et doigté, rendant parfaitement le langage musical richement nuancé de Janáček. Drôle, festive et variée, mais prêtant aussi à la réflexion, cette production exemplaire nous a donc offert le plaisir de suivre en totalité les aventures de Mr Brouček, et constitue une totale réussite. Regrettons même qu’il n’y ait jamais eu de suite !

