Cette année, c’est le Chevalier à la rose qui est à l’affiche du Festival de Pentecôte au Festspielhaus de Baden-Baden pour deux représentations et le choix d’une mise en espace plutôt que d’une véritable mise en scène ou d’une version de concert. On se réjouit de découvrir le travail de Benjamin Lazar qu’on imagine volontiers se sortir avec les honneurs et beaucoup d’inventivité de la tâche délicate de restituer tout le génie de la dramaturgie de Hofmannsthal avec quelques bouts de ficelles. Récemment, Vincent Huguet s’était mieux que bien tiré de l’exercice dans une Cenerentola époustouflante sur la vaste scène du Festspielhaus, avec quelques canapés de récupération. Le podium qui sert de décor ce soir est peut-être lui aussi du matériau recyclé, mais il n’a rien de viennois et n’apporte qu’un effet de rehausse de tout l’effectif. Métallique et froid, il sert également à séparer d’emblée les protagonistes et les mettre à distance. À la pause, certains se plaindront du choix des costumes et notamment celui de la Maréchale qui, plutôt qu’un costume XVIIIe siècle ou une robe du soir pour une version de concert, porte une robe-pantalon. Le vêtement est pourtant très seyant, lui conférant l’allure moderne d’une femme de tête à la Marlène Dietrich, confortant son statut de femme mûre qui connaît les choses de la vie… Le minimalisme des accessoires et l’immersion des personnages dans notre univers contemporain ne manque par ailleurs pas de subtilités. Les talents de Benjamin Lazar ne sont plus à prouver, mais on reste tout de même un peu sur faim, tant il y aurait eu à faire avec la richesse du texte de Hofmannsthal. Si les chanteurs sont extrêmement bien dirigés, les aspects strictement viennois de l’œuvre ne surnagent qu’à grand peine. Certains choix de lecture surprennent, même s’ils prêtent à la réflexion : Octavian et la Maréchale, par exemple, sont séparés et l’un au-dessus de l’autre dès le premier acte. Sophie va prendre la place de la Maréchale et s’installer sur la chaise de sa rivale, ce qui est intéressant, mais l’on rit peu et l’ensemble reste bien sage, sans surprises. C’est un peu comme si l’équipe de mise en scène s’était contentée d’indiquer les effets, laissant au public le soin de combler les vides, à la manière d’un théâtre élisabéthain contemporain : la structure de l’habitation est bien présente, mais nue, Octavian et Sophie s’échangent une rose qu’ils tiennent et que nous ne voyons pas, pas plus que n’apparaîtront l’épée ou le sang versé. Si les décors et accessoires sont sacrifiés, bien heureusement, la direction d’acteurs est formidable.

Julia Kleiter est une bien belle Maréchale, tout en raffinements et subtilités. Élégante, digne et noble, la chanteuse confère à son rôle une humanité rayonnante. Il manque sans doute un je-ne-sais-quoi de désespéré et de nostalgique dans son approche, mais la diction est excellente, la psychologie de la femme qui s’affronte à son inéluctable vieillissement très bien évoquée et la voix en accord avec les facettes d’un personnage dont la soprano sait mettre en valeur tous les aspects, dotée qui plus est d’un timbre séduisant. Le physique androgyne d’Emily D’Angelo fait merveille dans le rôle d’Octavian. Longiligne et infiniment gracieuse dans ses maladresses feintes, la mezzo dispose d’un instrument tout en retenue et modestie, mais d’une délicate beauté dans les moires de sa ligne de chant d’une grande pureté, sublimée par un merveilleux legato. Dans ses débordements affectueux tout comme ses saines colères, le caractère juvénile et enflammé du jeune amoureux sont ici merveilleusement servis. Pour compléter un trio féminin d’une grande cohésion, Katharina Konradi compose une Sophie au caractère bien trempé. Radieuse et irrésistible, il faut la voir tomber amoureuse de son Chevalier à la rose, tenir tête et ne pas s’en laisser conter par un promis qu’elle refuse d’emblée et s’affirmer sans faillir. La voix est claire, voire cristalline, puissamment émouvante ; toute l’autorité dont est capable la jeune soprano n’en est que plus surprenante et vivifiante. Le trio final est magnifique.
Pourtant, celui qui emporte tous nos suffrages est, curieusement, le baron Ochs. Souvenons-nous que le titre provisoire de l’opéra était « Ochs von Lerchenau », Ochs signifiant bœuf, à l’aune du caractère peu raffiné du personnage. Pourtant, la basse Wilhelm Schwinghammer ne parvient jamais à approcher le ridicule habituel du mâle mal dégrossi auquel nous sommes habitués. La voix est d’une distinction qui semble naturelle et d’une élégance telle que l’on n’arrive jamais à trouver le cousin de la Maréchale graveleux et certainement pas antipathique. Cela en deviendrait presque gênant, n’était la capacité du chanteur à se fondre dans son rôle, impeccable comédien. On retiendra les notes caverneuses et résonnantes d’une basse profonde qu’on a envie de voir plus souvent. Après Jonas Kaufmann en 2009 et Lawrence Brownlee en 2015, c’est Jonathan Tetelman qui reprend le rôle du chanteur italien (de luxe) : c’est peu dire que ses aigus percutants immédiatement reconnaissables galvanisent un public qui frémit d’aise lors de sa brève mais remarquable performance, cabotine à souhait. Les rôles de complément se montrent tous à la hauteur, en particulier le Faninal éclatant et autoritaire de Roman Trekel.

Si les voix composent un ensemble cohérent qui passe la rampe sans peine, on restera davantage circonspect sur la disposition de l’orchestre, ni véritablement dans la fosse, ni sur la scène, mais dans un entre-deux où l’effectif se retrouve bien à l’étroit, une partie des cordes en surplomb à jardin, les percussions en vis-à-vis à cour. Le résultat sonore est un rien curieux, les dissonances voulues par Strauss se retrouvant encore plus accentuées. La comparaison est sans doute très exagérée, mais c’est un peu comme si l’on avait placé les couleurs côte à côte, mais trop éloignées : comme si, pour un tableau, au lieu de prendre une teinte verte à une certaine distance, les bleus et les jaunes restaient juxtaposés. Pourtant, le SWR Symphonieorchester est une formation à l’aise dans ce répertoire et son chef François-Xavier Roth adepte des partitions à l’architecture spectaculaire. Malgré ces réserves, il serait difficile de bouder la qualité générale ainsi que le plaisir pris à un spectacle de bien belle tenue…





