Le 30 janvier 1856 Fanny-Marie Damoreau, « la fille de Laure Cinti-Damoreau », créatrice des « grands rôles de soprano dans les opéras français de Rossini de 1825 à 1829 »* épousa Jean-Baptiste Weckerlin, compositeur de son état, ancien élève de Halévy. Si la preuve manque, il est très probable que Rossini, resté en relation amicale avec son interprète et redevenu Parisien l’année précédente, était parmi les invités. On sait en revanche avec certitude qu’il soutint Weckerlin de ses éloges et lui commanda un opéra de salon, genre dans lequel le compositeur alsacien venait d’atteindre la notoriété et dont il produira une vingtaine. Jusqu’à la mort de Rossini, il fut au nombre des familiers de ses Soirées.
« Le mariage en poste …fut composé tout exprès…en novembre-décembre 1856… pour un concert » et créé en mars 1857, avec un très vif succès qui se prolongea les années suivantes et l’œuvre fut donnée chez Rossini en février 1859 ce qui atteste de l’intimité de Weckerlin avec le Maître. Conçue pour trois chanteurs, l’intrigue est mince mais comporte les situations suffisantes pour surprendre, amuser et séduire. Un gentilhomme à la tête près du bonnet entraîne précipitamment sa fille vers leur château breton. Dans le relais de poste où ils ont fait halte il lui révèle la raison de cette hâte : le prétendant qu’il a agréé a annoncé sa venue au château. Elle est réticente car elle voudrait un mari selon son goût et non selon celui de son père. Là-dessus survient un jeune homme dont la voiture a été endommagée par la tempête. On apprend qu’il s’acheminait vers un château pour rencontrer sa future épouse, et c’est à contrecœur car il voudrait se marier seulement si affinités.
Une suite de quiproquos s’installe : il prend le père pour le patron du relais et sa fille pour une employée, le père le trouve louche et se persuade que c’est un voleur. Les jeunes gens, eux, sont attirés l’un par l’autre, car leurs échanges révèlent leur proximité de pensées et de goûts, en particulier musicaux. Mais à quoi bon s’attendrir, quand leur avenir est tracé et que leur condition sociale rend leur union impensable? Pourtant lui, de plus en plus séduit, décide de renoncer au rendez-vous au château et donc au mariage, aussi décide-t-il d’offrir les bijoux destinés à la fiancée à la jeune fille, qui décline le présent. Il confie aussi au supposé aubergiste une lettre destinée à son ex-futur beau-père pour lui annoncer sa décision. Cela prolonge le malentendu car le papier armorié confirme les soupçons du père : ce jeune homme est un malfaiteur et il alerte les autorités pour le faire arrêter. Evidemment tout finira bien, et le mariage prévu au château deviendra « le mariage en poste ».
Le choix même de l’œuvre est un motif de plaisir pour qui s’intéresse à la cohérence si remarquable des programmes de Bad Wildbad : l’auberge-lieu de rencontre fortuite, fait le lien avec L’occasione fa il ladro, comme Ernestine la jeune Alice voudrait aimer son mari et non le subir, et comme dans la farce de Rossini il existe un doute quant à l’identité des personnages. On admire du reste la simplicité du moyen : si le relais de poste est vide de son personnel les voyageurs vont forcément se méprendre sur le rôle des personnes qu’ils y trouvent.
L’œuvre, pour trois chanteurs, est en huit numéros, avec des dialogues importants, qui en font du théâtre musical. L’instrumentation est constituée d’un piano, à l’exception de l’introduction où ils sont deux, mais à Bad Wildbad celle-ci était jouée par deux pianistes à quatre mains. Le spectacle exploite habilement la partition pour que l’instrumentiste soliste devienne un élément du comique de situation, qu’il s’incruste indiscrètement dans un échange, qu’il lève le camp brusquement et disparaisse en coulisse ou qu’il s’effondre au pied du piano. Evidemment, quand la jeune Alice révèle au jeune homme inconnu qu’elle aime Beethoven on entend le début de l’Appassionata, clin d’œil à propos dans l’esprit léger de l’œuvre.
On pourrait trouver que le traitement du personnage du père en manque justement, de légèreté. Ce gentilhomme qui sait son armorial come un Saint-Simon et ne jure que par la noblesse d’épée est ici représenté au lendemain d’une bamboche, à en juger par sa tenue de soirée peu adaptée au voyage. Il parle fort, et à défaut d’épée arbore un énorme pistolet à la ceinture qui soutient péniblement sa panse débordante, dont il est prêt à se servir à tort et à travers quand il a bu un coup de trop. Sa fille est à la fois spontanée et retenue, et si sous son manteau elle est en sous-vêtement, c’est à cause de la hâte matinale de son père. Le jeune homme, lui, est vêtu sans recherche particulière, sa mise simple est celle d’un voyageur qui n’exhibe ni sa richesse ni son rang social
Le lieu unique, conçu par Jochen Schönleber, est une pièce du relais, peut-être une salle commune : un canapé à cour, à jardin un fauteuil, un guéridon supportant une lampe un peu mal en point, le décor un peu fané et un peu impersonnel d’un lieu de passage dans un espace public, assez discret pour ne pas focaliser l’attention, et ouvert sur les coulisses pour justifier les appels lancés en vain au personnel invisible ou permettre l’arrivée de la maréchaussée.
Dès sa ballade introductive, Dmytro Voronov, l’interprète du père autoritaire, séduit par sa faconde, l’ampleur contrôlée de sa voix de basse et un français d’une qualité sinon parfaite du moins très acceptable. Il joue le jeu avec conviction, et ce personnage stéréotypé prend vie, l’outrance qui lui est prescrite faisant passer le père noble du côté des géniteurs abusif sans le rendre antipathique. C’est un bel exercice d’équilibre clairement réussi.
Le rôle du fiancé aux aspirations romantiques est défendu par Erwan Fosset avec une sensibilité dont il dose justement l’ardeur et il lui allie la fantaisie et l’à-propos dont le personnage doit faire preuve devant les foucades de « l’aubergiste ». Evidemment son français est totalement compréhensible ! Il en est de même pour Juliette Amirault, qui prête son charme au personnage d’Alice. Si sa voix parlée est un peu petite, son chant exprime les élans de la jeune fille avec une délicate ferveur. Elle en donne une image saisissante de naturel et de sincérité qui correspond sans doute aux intentions de l’auteur.
Couplets individuels, duos fille-père, fille-voyageur, fille amoureuse et jeune amoureux, trio discordant et trio de la délivrance, l’œuvre file bon train et même si le canevas des relations entre les personnages n’innove pas, l’ensemble conserve une fraîcheur des plus agréables L’association de Eleonora Calabro, Jochen Schönleber et Romeo Gasparini à la mise en scène a porté ses fruits et fait de cette miniature un spectacle joli et amusant où brillent trois élèves de l’Académie Bel Canto. Et bien sûr le piano volubile, narquois, faussement triste, violemment tourmenté ou déconcerté, où Andrès Jesùs Gallucci prête main-forte à Mattia Torriglia pour l’introduction avant de lui céder toute la place.
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Ces guillemets rendent à Reto Müller, le président de la Société Rossini d'Allemagne, la paternité de ces informations, fruits de sa recherche inlassable et de son immense érudition.



