Lame de fond

Tristan und Isolde - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | sam 19 Mars 2016 | Imprimer

On attendait avec impatience cette première du Tristan und Isolde qui ouvre le festival de Pâques 2016 au Festspielhaus de Baden-Baden et c’est un public privilégié qui s’installe dans le théâtre : il faut dire que le prix des places oscillait entre 109 et 350 euros ! En échange, une distribution de rêve et une production de luxe ont largement récompensé les auditeurs pendant près de cinq heures d’un marathon sonore proche de la perfection.

L’immense plateau du Festspielhaus est investi d’un imposant décor composé de neuf alvéoles pour le premier acte, impressionnant dispositif qui évoque un vaisseau de guerre, sorte de sous-marin nucléaire où l’on évolue entre ponton, cabines, salle des machines ou fond de cale. Venu du cinéma, le Polonais Mariusz Treliński réussit étonnamment à nous promener dans un espace à la fois contemporain et intemporel qui évoque autant Matrix que le 2001 de Kubrick, sans oublier À la poursuite d’Octobre rouge ou Das Boot. Autant dire qu’on balance entre guerre froide, conflit planétaire, divagation métaphysique et rêve éveillé. Dès les premières mesures, la projection d’images vidéo nous met dans le bain avec un radar ou sonar qui tourne inlassablement sans rien signaler, mais semble faire voir une échographie révélant un fœtus, puis se stabilise en anneau dédoublé ou encore en cible. Dans cet univers froid comme la mort où le vert électronique n’attend que sa complémentaire rouge sang, le metteur en scène et ses dramaturges (comme s’en expliquent Adam Radecki et Piotr Gruszczyński dans le programme) ont cherché à mettre en évidence toute l’humanité de personnages traités comme des hommes, non sans que leur caractère héroïque ne disparaisse pour autant, avec leurs obsessions et traumatismes remontant à l’enfance voire aux origines utérines ou antérieures. Baignée dans une lumière tour à tour glauque, brumeuse ou braquée sur l’un ou l’autre protagoniste comme pour un interrogatoire policier, la scène se prête à des visions panoramiques ou des effets de zoom qui plongent le spectateur au cœur du drame. Et paradoxalement, il se dégage de cette ambiance glaciale et implacable, où la mort est annoncée d’emblée, un curieux phénomène : la passion dévorante et fatale, les délires enfiévrés de Tristan blessé n’en résonnent que plus intensément. Le flux des lames de fond que brisent répétitivement la proue du vaisseau évoque ainsi à merveille la déferlante et le magma sonore tout comme l’intensité de la passion amoureuse et de la complexité des sentiments en présence. Il faut saluer le travail de Marc Heinz sur les lumières qui donnent ainsi à voir le drame intime et la tragédie universelle. Cérébrale et ambitieuse, la mise en scène ne fait toutefois pas l’unanimité, bien au contraire : aux saluts, l’équipe est copieusement huée par une grande partie du public.


© Monika Rittershaus

Si la mise en scène a pu déranger, c’est en revanche un large consensus pour les chanteurs et l’orchestre, ovationnés par la salle d’où sourd une émotion intense au moment des saluts. Il faut dire que la Liebestod, extatique et orgasmique, pouvait difficilement ne pas atteindre l’auditoire, y compris ceux que la mise en scène empêchait de se plonger comme ils l’auraient souhaité dans l’œuvre. En grande forme, Eva-Maria Westbroek impressionne dans sa capacité à donner le meilleur d’elle-même durant tout le spectacle et de déjouer les difficultés, néanmoins avec prudence et parfois retenue. Il lui manque peut-être un petit supplément d’âme pour rendre davantage palpable l’émotion, mais cela vient sans doute de l’éloignement physique : au fond de l’immense salle du Festspielhaus, il est moins évident d’être touché que dans les premiers rangs… Stuart Skelton se montre à la hauteur de ce rôle plus grand que nature, dans une capacité à l’endurance qui laisse coi. Il se dégage de lui une intense musicalité, notamment dans les scènes de délire du troisième acte, pour un personnage tout en nuances mais dont la puissance jamais ne faiblit. Sarah Connolly possède parfaitement les moyens du rôle et sa Brangäne distille vaillamment toute la fidélité, la constance et le mérite qu’on attend d’elle.

Si toute la distribution est homogène, notre préférence se porte sur les voix les plus sombres : Stephen Milling, en particulier, campe un Marke exceptionnel. Il est la douceur, la compréhension et la sagesse incarnées. Dès qu’il paraît et entonne son « Tatest du’s wirklich ? », la magie opère. Le quart d’heure qui suit est mémorable. Michael Nagy est un Kurwenal poignant et profondément humain. Le beau timbre chaud et sensuel du jeune baryton allemand se bonifie d’année en année. Le chœur d’hommes du Philharmonia Chor de Vienne est impeccable, tout comme le Berliner Philharmoniker très à son aise, dirigé par un Sir Simon Rattle qui sait laisser de la place aux chanteurs, maîtrisant sa formation dans les moindres nuances, pour une expérience sonore à la fois évidente de cohérence et inoubliable. 

 

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