Là où ça fait mal

Wozzeck - Athènes

Par Laurent Bury | dim 19 Janvier 2020 | Imprimer

Wozzeck est un opéra qui fait mal. Non pas aux oreilles – encore que, pour les moins exercées…  – mais à l’âme du spectateur, qui risque fort de sortir accablé de ce concentré de désespérance et de misère humaine. Tantôt les mises en scène insistent sur la grisaille du quotidien des protagonistes tantôt au contraire elles optent pour une distanciation (on se rappelle, par exemple, le jeu de construction aux couleurs vives dans lequel évoluaient les personnages imaginés par Patrice Chéreau). Pour la production qu’il a conçue à la demande de l’Opéra national de Grèce, Olivier Py est fidèle à ce noir et blanc qui est un peu sa marque de fabrique : son complice Pierre-André Weitz a imaginé un décor en constante transformation, à base de hautes parois de briques noires ou blanches, qui permet de visualiser les différents lieux de l’action, et qui s’éclairent de violentes lumières colorées pour les scènes de taverne. On retrouve aussi plusieurs éléments qui peuvent renvoyer à d’autres spectacles pyeux (pyesques ?). Une certaine imagerie religieuse d’abord : le crâne des vanités classiques, d’abord posé sur une chaise, et qui passera de mains en mains, et cette soudaine apparition d’Adam et Eve chassés du paradis, mimés par deux figurants, vers la fin de l’œuvre.  L’Idiot devient ici un clown dérangeant, dont l’aspect renvoie à la Gioconda bruxelloise, tandis que Margret est transformée en prostituée qui exerce ses talents à côté de chez Marie et dont le string révèle les formes (artificiellement) rebondies. L’élément militaire n’est pas évacué, en témoignent les uniformes gris et les bottes que portent Andres, le Tambour-Major et le chœur, mais le rôle-titre et le Capitaine sont, eux, en costume-cravate gris ou noir, tenue qui semble davantage les rattacher au secteur tertiaire. Face à un Capitaine-employé de bureau, dont la tyrannie renvoie plus au harcèlement sur le lieu de travail qu’à la hiérarchie militaire, le Docteur gagne en puissance, et le monde médical envahit parfois tout le plateau : l’homme en blouse blanche a un assistant, qui ausculte aussi l’enfant de Marie, et l’on voit à plusieurs reprises Wozzeck fournir les échantillons d’urine exigés, parfois les fesses à l’air. Présent pendant une bonne partie de l’action, l’enfant de Wozzeck et Marie est témoin des humiliations dont son père est victime ; dans l’ultime scène, il restera immobile, allongé, alors que les autres enfants, en uniforme gris, défilent autour de son lit plus qu’ils ne jouent.


Peter Hoare, Tassis Christonyannis, Yanni Yannissis © Gerasimos Domenikos

Dans ce monde rapproché de notre époque – les années 1960, peut-être – on évite l’expressionnisme dont se charge parfois Wozzeck. Les paroxysmes voulus par la partition sont bien là, mais Vassilis Christopoulos propose une lecture claire, sans surcharge aucune. Les premières scènes inquiètent néanmoins par un certain déséquilibre entre la fosse et le plateau : on entend beaucoup mieux l’orchestre (la fosse s’enfonce très peu sous la scène). Heureusement, le problème se résout peu à peu, et une meilleure balance est bientôt trouvée.

Dans le rôle-titre, Tassis Christoyannis est un pauvre type complètement manipulé par tout son entourage, un être dont la voix commence par ne pas se détacher de cette grisaille ambiante, et donc le basculement dans la folie n’en est que plus effrayant. Son incarnation toute en nuances lui vaut un triomphe lors des saluts. La Marie de Sabine Lehner s’impose par des aigus tranchants, le grave étant plus confidentiel. Après son impressionnante prestation dans Sigurd à Nancy, Peter Wedd montre la même facilité dans les aigus du Tambour-Major qu’il attrape avec vaillance. Tout en émettant les notes insensées qu’exige la partition, Peter Hoare est un capitaine dépourvu de cette frénésie que l’on prête parfois au personnage et semble plus moqueur qu’hystérique. Le reste de la distribution est entièrement grec : on y relève l’Andres lyrique de Vassilis Kavayas, le docteur d’une froideur clinique de Yanni Yannissis, ou la Margret plantureuse de Margarita Syngeniotou. Une mention aussi pour les enfants de la dernière scène, applaudis la veille au sein d’un effectif plus nombreux dans Leporella de Giorgos Kouroupos.

 

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