Avant de fermer pour travaux en décembre prochain, l’Opéra de Stockholm reprend une version de Turandot créée en 2013 avec Nina Stemme. La chanteuse avait confié à Forumopera deux ans plus tard que cette prise de rôle – confirmé ensuite à la Scala – avait changé sa tessiture, facilitant ensuite l’abord de rôles plus dramatiques.
La reprise d’une mise en scène vieille de près de quinze ans pourrait se révéler périlleuse, mais force est de constater que les choix de Marco Arturo Marelli, également en charge de la scénographie et des lumières, n’ont guère pris de rides.
La Première a eu lieu le 26 avril dernier, comme un clin d’oeil, cent ans jour pour jour après la création milanaise. Le rideau se lève sur un Puccini malade qui trouve l’inspiration à son ultime chef-d’œuvre à l’écoute d’une boite à musique chinoise.
Le jeu de miroir entre l’Orient et de l’Occident sert de fil rouge à toute la représentation. C’est l’interprète de Calaf qui endosse le rôle du compositeur. Tout comme son père, Liù et le choeur – aux oripeaux nettement sixties –, il porte un costume occidental, contrairement à Turandot et sa suite.
Les décors suivent la même dichotomie, avec un fond de scène flanqué de grandes fenêtres d’hôtel particulier, alors que Turandot, elle, entre côté jardin, par d’immenses portes bleues chinoises à la dimension sexuelle parlante. Elles évoquent la Nana géante de Niki de Saint Phalle, Elle – Une Cathédrale exposée en1966 au Moderna Museet de la capitale suédoise.
D’ailleurs, c’est par cet accès que le couple part consommer son amour avant de revenir s’asseoir sur une table éminemment bourgeoise. Nous comprenons alors que ce n’est plus Calaf et Turandot qui sont unis dans le final, mais bien Puccini et son héroïne.
Les ruptures de ton sont constantes et nourrissent le plaisir du spectateur : au choeur de la lune tout de poésie, éclairé aux lanternes succède danse et acrobaties ; un jeu de panneaux coulissants latéraux, fort habile, fait entrer et sortir le chœur de ce monde tout de guingois tandis que des accessoires, eux, sortent du sol… La palme revient aux trouvailles hilarantes du trio Ping, Pang Pong qui se font laborantins pour plonger les têtes des prétendants malheureux dans le formol.
© Kungliga Operan/Sören Vilks
L’agrément est redoublé par une direction d’acteurs extrêmement soignée qui donne relief et profondeur au cast réuni avec une intelligence parfaite tant les voix sont en adéquation avec leurs rôles.
Si l’on peut reprocher dans la première partie à Daniel Johansson des aigus qui reculent, cela s’explique ensuite puisqu’en début de seconde partie, il est annoncé souffrant. Il s’en trouve comme libéré, assumant splendidement le Nessun Dorma. Il faut dire que ce chanteur jouit d’un timbre superbe déjà salué en France par nos confrères, d’une excellente projection dont il abuse parfois au détriment des nuances.
Face à lui, Elisabet Strid compose une Turandot absolument magnifique, au timbre somptueux, pleine d’autorité et de puissance, touchante dans ses doutes, main tremblante mais voix assurée et comme son compagnon, excellente comédienne. Elle est seulement desservie par une robe à la coupe fort peu seyante, qu’en treize ans l’on aurait pu remplacer !
Liu. Interprétée par Magdalena Risberg, complète ce trio en remplacement d’Ida Falk Winland, malade. La soprano bénéficie d’une jolie voix bien projetée et d’une grande pureté. Quel dommage qu’elle ne puisse s’empêcher d’osciller d’un pied sur l’autre. Un ancrage physique supplémentaire lui donnerait tellement plus de force émotionnelle ! Ceci dit, ses airs sont émouvants et fort bien interprétées.
Le réjouissant contrepoint formé par les Ping, Pang, Pong d’Ola Eliasson, Wiktor Sundqvist et Niklas Björling Rygert fonctionne idéalement. A la fois d’excellents chanteurs et comédiens, entre tasse de thé et saké bien bien tassé, leurs interventions sont très précisément chorégraphiées, avec des jeux ternaires en cascades calés sur la musique. Kristian Flor, le roi des tartares tout comme Johan Edholm en mandarin, complètent avantageusement la distribution pour une soirée d’un beau classicisme.
Sous la direction survitaminée de Tobias Ringborg, le choeur et l’orchestre de l’Opéra Royal de Suède sont très en place, équilibrés, impeccables de textures et d’engagement. Certains passages gagneraient en finesse avec moins de volume mais l’intensité du bain sonore reste tout de même assez jouissif pour l’auditeur.
Une reprise sans usure, donc, brodée au petit point, à découvrir jusqu’au 9 juin en même temps qu’une ville passionnante à quelques encablures de la France.



