Déjà évoquée dans nos colonnes lors de sa création à Genève en juin 2023, cette production internationale de Nabucco est visiblement une opération ambitieuse et ayant nécessité de gros budgets. Confié à une metteuse en scène brésilienne déjà célèbre comme cinéaste engagée ou auteure d’installations, le spectacle repose sur un dispositif scénique particulièrement dépouillé, basé sur deux énormes miroirs pivotants, l’un reflétant le sol et l’autre la salle, devant lesquels va se dérouler l’intrigue, avec projection de vidéos en surimpression. Ces vidéos reprennent le plus souvent des visages en gros plan, ou des détails de ce qui se passe sous nos yeux, et les vidéastes sont d’ailleurs visibles sur la scène, un peu comme le seraient des reporters de guerre sur le théâtre d’un conflit, mêlés à l’action. Ce sont les souffrances humaines qui sont ici montrées à l’avant-plan, comme conséquences des conflits et de leurs absurdités.
Les lieux ne sont pas définis, c’est le mouvement des personnages et surtout de l’impressionnante masse des chœurs qui crée le spectacle. Visiblement, le propos de la metteuse en scène est clairement d’établir des résonances avec l’époque contemporaine, d’utiliser le livret pour évoquer les conflits d’aujourd’hui et exprimer l’horreur de la guerre où qu’elle naisse. Le chœur est habillé en monsieur et madame tout le monde et quelques choristes sont même répartis dans le public. Le message est clair : bon peuple de Luxembourg, la guerre est aussi votre affaire, qu’elle soit d’Ukraine, de Palestine ou d’Iran, elle vous menace comme Nabucco a menacé Jérusalem, la guerre est universelle, ne dormez pas en paix.
La mise en scène insiste sur la pompe et le grandiose, fait évoluer les principaux intervenants à l’avant-scène sans beaucoup de recherche mais créée grâce à la vidéo des effets de proportion très spectaculaires. Elle provoque l’événement en faisant surgir un véritable lac sur tout l’arrière du plateau, ce qui met les chanteurs en situation peu confortable, les contraignant à s’ébattre en pataugeant comme ils peuvent, voire même à se vautrer dans les flots, et en ressortir trempés jusqu’aux os à la fin de l’acte II. Ils semblent se plier de bonne grâce à cette contrainte, on espère seulement que cette eau est un peu chauffée pour éviter les refroidissements. Un chanteur, c’est fragile…

Tout cela est évidemment assez spectaculaire, suscite de très belles images, mais est finalement peu porteur de sens en regard des contraintes et des risques imposés à toute la distribution.
Dans la fosse, l’orchestre de la Philharmonie de Luxembourg dirigé par Gaetano Lo Coco donne de l’œuvre une version très fidèle à la tradition, avec des tempi relativement lents, globalement de bonne tenue et pleinement au service des chanteurs.
Le casting de fort belle qualité est constitué de grandes voix puissantes, parmi lesquelles on soulignera tout d’abord celle de Juan Jesús Rodriguez et son interprétation remarquable du rôle-titre, remplaçant quasiment au pied levé Daniel Luis de Vincente qui a dû renoncer pour des raisons médicales. Il livre une magnifique prestation lyrique : tantôt effrayant et tantôt pitoyable, il construit son personnage avec une belle intelligence, faisant passer dans la voix ses différents états émotionnels, ce qui ajoute à la complexité du personnage, parfaitement rendue.
Vittorio de Campo (Zaccaria) possède lui aussi une voix impressionnante, avec beaucoup de volume dans le registre grave, mais l’émission est un peu engorgée et la diction laisse souvent à désirer. Il confère à son rôle, outre une détermination infaillible, tout ce qu’il faut de grandeur et de majesté, mais on est loin de comprendre tout le texte.
Vaillant et nuancé, l’Ismaele de Matteo Roma donne pleine satisfaction mais semble de peu de poids face à la soprano polonaise Ewa Vesin qui campe avec une maestria et une ardeur remarquables une Abigaille déchaînée. La voix est très puissante, la technique irréprochable, elle domine de bout en bout un rôle qui lui va particulièrement bien, maintenant jusqu’au bout de sa prestation une énergie considérable. La jeune mezzo-soprano belge Lotte Verstaen se montre très crédible dans le petit rôle de Fenena, de même que Nika Guliashvili dans celui du grand-prêtre, tous les deux parfaitement bien distribués. Le jeune ténor néerlandais Hugo Kampschreur (Abdallo) a fort belle allure en scène mais semble encore vocalement un peu vert pour cet emploi.
Il faut également souligner le travail du chœur, une soixantaine de chanteurs qui participent pleinement à la mise en scène, et livrent – à deux reprises – une interprétation impressionnante du Va pensiero tant attendu du public. Une première fois là où le compositeur l’a prévu, chanté à l’avant de la scène immobile face au public, et une seconde fois tout à la fin du spectacle, après le grand air et la mort d’Abigaille et après une sorte d’intermède orchestral complètement inattendu – une composition contemporaine due à Antonino Fogliani qui dirigeait la première du spectacle à Genève, chanté cette fois depuis la salle, entièrement a cappella. On en frissonne encore…


