Le programme a beau séparer les sérénades nocturnes des chansons de jour, c’est à une source intarissable de doux rayons de lune qu’ont bu les spectateurs du récital de Pene Pati au TCE. À cet égard, le ténor propose une incursion originale dans ce répertoire maintes fois parcouru : tout n’est que demi-teintes, élégance, sérénité, ce qui brille a l’éclat de l’indolence et la confiance de la beauté qui n’a pas besoin de se mettre en avant. Aussi étrange que cela puisse paraître, Pene Pati et l’ensemble Il Pomo d’oro proposent des chansons napolitaines discrètes et retenues, qui nous évoquent à plusieurs reprises les joueurs de mandoline de Watteau qui peuplent les poèmes de Verlaine et après eux les mélodies de Fauré : quelque chose d’une douceur de pastels qui n’exclut pas des sentiments profonds. Bien sûr, les amateurs de décibels seront désorientés : tout juste Pene Pati s’autorise-t-il un aigu conclusif triomphant sur Marechiare – tout le reste de la soirée, les mélodies ne s’achèvent que par un coucher de soleil piano ou pianissimo, parfois animé d’une exemplaire messa di voce. Il évite d’ailleurs certains incontournables dramatiques du répertoire, comme Core ‘ngrato ou Tu ca nun chiagne, tandis que ‘O surdato ‘nnamurato se teinte d’une mélancolie poignante et que même O Sole mio devient une berceuse à l’alchimie délicate servie par une voix mixte tombée des cieux.
Il trouve néanmoins une forme d’intensité dans la Serenata napoletana de Mario Pasquale Costa (connue sous le nom Catarì) et dans la Canzone appassiunata de E. A. Mario et il se fait un peu plus sensuel et canaille grâce à Napulitanata ou dans les mélismes délicieux de Era de maggio. Surtout, le ténor samoan prête à toutes ces mélodies un legato soyeux de premier ordre qui, conjugué à son charisme lumineux et naturel, produit cette désarmante beauté dont on ne pourrait se lasser. Il parcourt toute la palette de la voix mixte, où ses aigus sont paradoxalement plus assurés et plus contrôlés, et va jusqu’à un falsetto sublime dans son deuxième bis, une chanson traditionnelle samoane à vous tirer des larmes de bonheur. L’ensemble est parfaitement charmeur, et l’on se surprend à ne jamais regretter l’absence de drame et d’italianità – on regrette néanmoins l’absence de surtitres ou, a minima, de lumières suffisantes pour pouvoir lire le programme.
L’ensemble Il Pomo d’oro n’est pas pour rien dans la réussite de ces chansons napolitaines. À plusieurs reprises, Pene Pati s’efface pour écouter avec le public cette formation d’une étonnante polyvalence qui anime toute la soirée avec liberté et brillant. Antonello Paliotti, le directeur de l’ensemble et guitariste, a écrit des arrangements d’une efficacité redoutable, pour un petit ensemble (deux violons, un alto, un violoncelle, une contrebasse, une guitare et une mandoline parfois doublée) qui tord le cou aux orchestrations pompières. La mandoline est d’une virtuosité ébouriffante, et on apprécie beaucoup l’intensité de la contrebasse ainsi que l’encanaillement des deux violons, notamment dans la Fronna et le Ballo composés par Antonello Paliotti pour son ensemble. La guitare est utilisée comme une percussion à la manière de la technique flamenca et l’ensemble est même rejoint par des castagnettes maniées par Pati lui-même pour une tarentelle jouissive en fin de soirée. Au bout du compte, c’est debout que le public du Théâtre des Champs-Élysées acclame le ténor et les musiciens, grâce auxquels la baie de Naples n’aura jamais autant ressemblé à un précieux écrin de nacre.




