Retour en arrière émouvant à Toulouse, au théâtre du Capitole, avec, pour démarrer la nouvelle saison, la reprise du Rusalka proposée par Stefano Poda. Elle nous renvoie en effet presque quatre ans jour pour jour en arrière à la saison 2022-23 : sortie de Covid, entrée au répertoire à Toulouse du chef-d’œuvre lyrique de Dvořák et, surtout, une des dernières apparitions toulousaines de Béatrice Uria-Monzon (en Princesse étrangère) disparue en juillet 2025 (on la reverra encore au Capitole en Elena de Mefistofele en juin 2023).
La magie du réalisme poétique voulu par le metteur en scène tridentin, opère à nouveau pleinement. Nous sommes au bord du lac, au pays des nymphes et des ondines : la scène entière est recouverte d’une dizaine de centimètres d’eau, avec en son milieu une fosse de plus d’un mètre cinquante de profondeur dans laquelle les habitants du lieu plongeront à l’envi. Qu’un hommage tout particulier soit rendu à la quinzaine de danseuses et danseurs figurant nymphes et ondines et qui passeront l’intégralité des actes I et III dans ou sous l’eau ! Vodnik lui-même chantera presque en continu dans la fosse avec de l’eau jusqu’aux épaules voire jusqu’au menton !
Le tout dans une chorégraphie toute de lenteur et de grâce, sans que jamais la poésie du conte ne soit entamée : il faut en faire porter également le crédit aux costumes et aux décors voulus par Poda qui nous maintiennent tout du long dans cet univers onirique et quasi féérique.
Le deuxième acte fait toutefois exception marquante. Le contraste est saisissant entre la vie pure des créatures aquatiques et celle du monde pollué des humains et de la technologie. La fête au Château pour le bal nuptial (« les fastes du monde », dira Vodnik) se déroule dans un décor totalement déshumanisé. Les personnages principaux (la Princesse étrangère et le Prince) sont multi-clonés et l’on comprend que dans cet univers, Rusalka n’ait pu étancher sa soif d’amour et d’idéal.

© Mirco Magliocca
La distribution est entièrement revue par rapport à celle de 2022, à commencer par la direction d’orchestre, confiée cette fois-ci à Giacomo Sagripanti qui avait fait une apparition remarquée au Festival d’Aix-en-Provence en 2025. Cordes soyeuses, vents sans défauts, équilibre recherché entre la fosse et la scène, ce début de saison est en tout point réussi pour l’orchestre national du Capitole de Toulouse.
Le plateau vocal est lui aussi inédit et sans point faible. Ruzan Mantashyan a pris le rôle de Rusalka à Limoges en 2021. Aujourd’hui, la soprano arménienne campe une ondine volontaire, battante, à laquelle manque peut-être une touche supplémentaire de magie poétique dans le tableau qu’elle brosse de son personnage. Vocalement les choses sont bien en place. Mantashyan excelle dans les parties lyriques (Chanson« à la lune » au I et « Necitelná vodní moci » au III) davantage que dans le mode dramatique, très présent au final du II (Ó marno, ó marno !) : dans ce registre plus exigeant on attend davantage de densité.
Pavol Breslik est le Prince. Ecartelé entre celle qu’il aime d’un amour réfléchi et celle qui lui fera tourner la tête le temps d’un bal, il rend bien les deux facettes du personnage. Le tableau d’ensemble est convaincant, le ténor est vaillant, surtout à partir du II (au premier acte, il aura tendance à détimbrer dans les suraigus forte).
Copie parfaite pour le Vodnik d’Aleksander Roslavets ; lui qui, présent dans les trois actes, passera l’intégralité de son temps dans l’eau (avec quelques acrobaties apnéiques par-dessus le marché !), il maintiendra tout du long une basse non seulement solide mais puissante et surtout chantante. On retiendra particulièrement son air du II (« Běda ! Běda ! ») qu’il fera chanter en magnifiant l’amour d’un père pour sa fille. Ovation méritée pour le Biélorusse.
La grande Ricarda Merbeth a choisi d’inscrire à son répertoire un nouveau rôle, celui de la Princesse étrangère. Tache méritante, car le rôle est aussi ardu que bref – et lui a demandé de se familiariser avec une langue qui lui était jusqu’à récemment totalement inconnue. Mission accomplie : Ricarda Merbeth se plie à toutes les exigences artistiques, voire chorégraphiques du metteur en scène tout en distillant ici et là les aigus tranchants dont elle a le secret.
Aigus tranchants aussi, et même métalliques pour la Ježibaba d’Agnieszka Rehlis. La mezzo-soprano polonaise a tout d’une diabolique créature (toute vêtue de noir, crâne rasé), elle incarne à merveille celle à qui on ne voudrait surtout pas confier son âme.
Timothée Varon est un chasseur énergique ; son comparse le marmiton (Anne-Lise Polchopek) l’est tout autant et les deux font la paire.
Enfin, il ne faudrait pas oublier les trois nymphes (Marianne Croux, Marion Vergez-Pascal et Svetlana Lifar), dont les voix s’accordent merveilleusement dans un ballet nautique (aux I et III) là encore tout de poésie.
