Bien sûr il y a les guerres d’Irlande, et puis il y a le pape et Céline Dion ; mais il y a aussi Martha Argerich, qui retrouve Paris pour quelques mesures de Schumann, de Debussy, ou encore de Ravel, qui lui va si bien. La légende vivante du piano ne paraît pas près de prendre sa retraite, si l’on en croit cette version non officielle de son agenda et elle accueillie en pop-star par le public du dimanche après-midi. Même le lyricomane sans repentir doit bien avouer en sortant qu’il a un peu oublié ce pour quoi il était venu : entendre une chanteuse devenue rarissime sur les scènes parisiennes, la mezzo-soprano Magdalena Kožená, entre raretés (plusieurs chansons moraves de Janáček) et tubes (les Dichterliebe de Schumann).
Le format du concert dominical dicte un programme dominé par l’hétéroclite (Debussy, Janáček, Ravel, Schubert, Schumann), où, du reste, le plaisir de sortir entendre de grands artistes après le déjeuner semble l’emporter largement sur la pure expérience musicale (les tousseurs sont de sortie, de même que les sonneries de téléphones portables et les discussions intempestives entre voisins). Un fugitif éclair d’ironie nous ramène en mémoire le caustique poème « À la musique » de Rimbaud – et puis l’on se reprend : après tout, on ne saurait se plaindre au vu de la qualité des artistes réunis.
Disons un mot du piano, avant d’en arriver au chant : plus encore que dans le délicieux En blanc et noir de Debussy, c’est dans Ma Mère l’Oye que l’on retrouve la souplesse expressive et la rage féline qui ont fait la signature de Martha Argerich. La complicité avec Iddo Bar-Shai ne semble pas idéalement organique, mais les jeux de décalage font partie aussi de ce répertoire, qu’ils interprètent en tout cas avec une même énergie. La liberté et l’élégance de ces deux pianistes assurent de beaux moments dans les pièces retenues.
La poésie populaire morave en chansons est un recueil de chants folkloriques recueillis et arrangés par Janáček, lui-même originaire de Moravie et grand amateur des modes et rythmes populaires. Ces mélodies rarement enregistrées et interprétées ont déjà été illustrées par Magdalena Kožená dans plusieurs CD. La Tchèque y fait évidemment merveille par sa maîtrise de la langue maternelle du compositeur, si musicale et si délicate à manier. Elle sait adapter son émission pour éviter le tubage trop lyrique et proposer un son plus tellurique, plus ouvert aussi qui rend justice aux audaces de rythme et d’atmosphère de ce répertoire. La chanteuse fait néanmoins entendre un mezzo peu à l’aise dans le bas médium et dans le grave, ce qui n’est pas sans faire hésiter sur la tessiture de cette voix qui se distingue tout de même par sa clarté et son legato à toute épreuve. Par ailleurs, l’accompagnement d’Iddo Bar-Shai ne nous a pas semblé particulièrement attentif à la voix et la sélection proposée parmi les pièces du recueil nous a paru amoindrir un peu sa diversité stylistique.
Dans les Dichterliebe, Magdalena Kožená est accompagnée par Martha Argerich. Le dialogue est d’une intelligence et d’une densité rares. Le toucher imprévisible et poétique de la pianiste offre des moments sublimes dans les mesures de prélude et de postlude que Schumann confie à l’instrument : qu’il s’agisse de la déréliction sinueuse du n° 10, de l’extase lumineuse et pétillante des n° 1 et 12 ou encore de la veine folklorique du n° 9 et, bien sûr, des dernières mesures du dernier Lied, « Die alten, bösen Lieder ».
Du côté du chant, on doit avouer avoir été moins ravi. L’allemand est peu net, l’interprétation un peu trop démonstrative et opératique, sans vrais moments d’introspection, dans une musique qui exige tant de nuances et de virtuosité pour rendre justice aux revirements du discours musical et poétique. La voix, comme on le devinait dans les pièces tchèques, s’étouffe dans le bas-medium et disparaît dans le piano, comme s’il n’y avait aucune connexion entre les voix de tête et de poitrine (cette dernière étant réservée à quelques notes isolées, quand la ligne mélodique descend au-dessous de la portée). L’ensemble n’en reste pas moins assez beau, mais on en oublierait presque les abîmes d’émotion infinis, quoique miniatures, qu’abritent ces fragments. Le public dominical n’en fut pas moins ravi, réservant ses plus chaudes acclamations à Martha Argerich.
