1730 : deux Artaserse voient le jour, le premier signé Vinci, le second Hasse. Ces créations, portées respectivement par les castrats Carestini et Farinelli, marquent leur époque et confirment l’engouement frénétique pour les drames du librettiste Metastasio dont l’Europe est saisie après le gigantesque succès de Didone abandonata (1724). La décennie qui s’ouvre sera celle de l’hégémonie de l’opera seria métastasien servi par l’école napolitaine, vogue qui se prolongera bien au-delà des années 1730.
Pur produit de cette école, avec Porpora, Sarro, Leo ou encore Mancini, Vinci n’a pas le temps d’en goûter tout le succès : Artaserse triomphe en février, il meurt en mai. Fait rare à cette époque, l’opéra est repris un peu partout, et Haendel, qui a déjà joué la musique de Vinci à Londres, le présente sous le titre Arbace en 1734 – avec des remaniements bien sûr. Cette carrière atteste la qualité d’un drame superbement troussé par Metastasio – c’était son préféré – et admirablement mis en musique par Vinci. Musique caractérisée par l’efficacité mélodique et la vivacité rythmique au service d’un texte exalté par une écriture exempte d’excès virtuoses : un joyau d’équilibre du belcanto baroque. On pourrait aussi parler de pudeur, tant l’écriture évite le grand pathos du lamento pour préférer l’énergie (« Conservati fedele », « Figlio, se più non vivi »), la douce amertume (« Se d’un amor tiranno », « Non è ver ») ou la parabole poétique (« Vo’ solcando un mar crudele », « L’onda dal mar divisa »…), avec toujours un panache épatant.
Les affres d’Arbace, Mandane et Artabano seront remis sur le métier des douzaines et douzaines de fois, certains airs devenant des classiques (et Mozart s’en saisit encore). Pourtant, de ces nombreuses moutures, bien peu ont connu l’honneur du disque. En 2008 paraissait la version de Terradellas, puis en 2012 celle de Vinci, sous la direction de Diego Fasolis. L’Artaserse vénitien de Hasse, puis sa version dresdoise, ont aussi été enregistrés en 2012 et 2020.
L’Artaserse de Vinci est donc ici visité pour la deuxième fois, et pour la deuxième fois à la faveur de représentations scéniques. Sur le papier, on est certes loin de la fastueuse production immortalisée par Erato, avec le Concerto Köln et une distribution entièrement masculine inspirée des conditions de création à Rome. Ici œuvre le Haymarket Opera Company, ensemble américain qui avait déjà ressuscité L’Amant anonyme du Chevalier de Saint-Georges. L’orchestre est parfaitement en place, animé avec goût par Craig Trompeter ; ne lui manque que ce supplément de nuance et d’énergie qui stimule la dramaturgie et la variété. On remarquera aussi que les récitatifs sont débités moins prestement que dans la gravure Erato. Si l’interprétation de Fasolis est plus incisive et ardente, la présente convainc davantage dans la tendresse et le demi-caractère, avec des tempos généralement plus retenus. D’un côté un drame sombre, de l’autre un clair-obscur plus galant.
La distribution est d’excellente tenue. Aucune star à l’horizon, mais peut-être une vedette en devenir : Key’mon Murrah est un contre-ténor à suivre. L’Américain a surtout pour lui un timbre moelleux, vibrant et chaud, homogène sur un long ambitus. Un parfum de Leontyne Price, mais barbue. Fauve superbe et blessé, Franco Fagioli chantait Arbace avec l’emphase expressive et technique qui ont fait son succès, livrant un « Vo’ solcando » d’anthologie. Doté de moyens aussi impressionnants, le nouveau venu n’a pas encore une personnalité musicale et une virtuosité aussi affirmées (les trilles) ; reste qu’on apprécie son héros plus candide et son chant moins anguleux, qui font merveille dans « L’onda dal mar divisa » ou « Mi scacci sdegnato ». Parions que Key’mon Murrah a une belle carrière devant lui : Christophe Rousset l’a pris sous son aile pour des débuts français (à Toulouse, en avril dernier) puis un récital à Evian.
Même si la prima donna Mandane fut créée par le castrat Farfallino, spécialisé dans cet emploi, on apprécie d’entendre ici une femme. Emily Fons apporte une couleur féminine bienvenue à la distribution, d’un mezzo clair et vif qui tranche avec l’intense incarnation de Cenčić, dont les teintes sombres et les aigus tirés hystérisaient le rôle. Le soprano naturel d’Elijah McCormack donne vie à Semira (délicieux « Non è ver che sia contento »), surclassant sans mal Valer Sabadus.
Entre aigus fragiles et graves fermes, la ligne parfois malaisée, Kangmin Justin Kim est un Artaserse tout en contraste à la présence indéniable. Les qualités et limites restituent assez bien les tiraillements du roi, avec un surcroît d’autorité par rapport à Jaroussky, dont le chant était en revanche plus délié. Le ténor Eric Ferring affronte la tessiture souvent grave et les vocalises du redoutable Artabano avec l’aplomb nécessaire, sans rien céder à Daniel Behle. Ryan Belongie complète efficacement la distribution, sans néanmoins faire oublier le tranchant de Yuriy Minenko.
Plus de 12 ans après la première gravure, cet Artaserse vient confirmer l’excellente qualité de l’œuvre, et, avec des atouts et faiblesses différents, jette un nouvel éclairage bienvenu sur son interprétation. Et donne envie de réécouter les beaux Catone in Utica et Gismondo.

