Il paraît évident que lorsqu’il a entrepris la reconstruction de La Costanza trionfante, Federico Maria Sardelli ignorait qu’un enregistrement oublié (lui aussi) réalisé dès 2011 par Diego Fasolis à Lugano ressortirait en CD quelques semaines après le sien. Jean-Michel Pennetier nous avait annoncé, dans une brève, la résurrection de cet opéra par l’éminent vivaldien, auquel on peut faire confiance pour nous offrir un modèle du Dramma per Musica aussi bien informé que réjouissant.

Chercheur, écrivain dont l’autorité musicologique n’est pas moindre (*) que ses qualités de direction, il nous offre dix-sept arias et un duo de La Costanza trionfante, sur la vingtaine que signale le livret (la partition comportait 35 numéros), précédés d’une ouverture d’emprunt (la Sinfonia en ut majeur, RV 112), intégrale. Partant des sept airs et d’un fragment de duo, révélés en 2001, notre homme-orchestre, qui consacre l’essentiel de son énergie au Prêtre roux, n’a eu de cesse d’en enrichir le corpus en réunissant des airs réemployés dans d’autres ouvrages et l’adaptation allemande. Il explicite sa démarche, rigoureuse, ainsi que le détail de ses sources dans la riche plaquette d’accompagnement. Refusant le pasticcio, comme l’écriture des récitatifs, le présent enregistrement ne propose pas la reconstitution d’un opéra complet, mais d’en découvrir les matériaux subsistants.
Typique de l’opéra vénitien du début du XVIIIe siècle, le livret – accessible sur le net – oppose des personnages pris dans des conflits d’amour, de jalousie, de rivalité et de devoir. Les passions violentes se heurtent à la vertu qui finit par triompher. Artabano, tyrannique roi des Parthes, a vaincu le roi d’Arménie, Tigrane. Il a enlevé la reine Doriclea qu’il convoite. Deux autres couples forment une galerie de personnages attachants : Eumenia, princesse éprise d’Olderico, prince d’Arménie, et celui formé par Getilde, princesse amoureuse de Farnace, favori de Tigrane. Tout s’achève bien : le tyran est défait, mais gracié, et la constance aura triomphé. Le nombre de scènes est resserré où dominent les arias da capo. Même si, faute de transmission hasardeuse, l’ouvrage ne peut être apprécié dans sa cohérence musicale, le sens dramatique et la richesse d’écriture appelaient cette exhumation.

L’enregistrement se démarque clairement de celui de Diego Fasolis, sous de multiples aspects. Les choix opérés d’abord : si quatorze airs et un duo leurs sont communs, le présent enregistrement restitue cinq airs supplémentaires, originaux, il rejette « Quel errante navicella » (de Girolamo Casanova), comme les chœurs, faute de source musicale attestée. Le choix des solistes : aux deux mezzos du premier, Sardelli préfère une soprane, une mezzo, un ténor et une basse, au plus près de la création originale, faute de castrats. L’orchestre se limite à douze cordes et au clavecin, conformément aux sources. Ces options parfaitement justifiées autorisent un enregistrement exemplaire musicalement et répondant aux critères les plus exigeants.

Eumenia, la malheureuse princesse est confiée à Cecilia Molinari. Notre valeureuse mezzo – connue pour déborder avec bonheur le répertoire baroque (jusqu’à Richard Strauss ) – a la voix ample et colorée, agile et projetée à souhait, toujours expressive, pour chanter cinq des six airs que le livret lui attribuait. Évidemment, son délicieux « Ti sento, si ti sento » (I/14) nous touche particulièrement, comme le « Lascia almen che ti consegni » (III/4) délicatement accompagné par les pizzicati des cordes. Le régal est constant. Tigrane, dans son air de fureur, virtuose à souhait, orné avec goût (« Donna crudel, spietata » – II/14) nous fait regretter de ne l’écouter qu’à trois reprises (sur les six d’origine).

Si l’émission pincée de la soprano Valeria La Grotta, spécialiste du chant baroque, altère quelque peu notre plaisir, elle incarne avec bonheur la reine captive, Doriclea, dont cinq sur huit arias ont été retrouvés. La participation de Getilde se limite au duo, reconstitué, avec Farnace. Artabano, le tyran vainqueur, confié à Biago Pizzuti, n’apparaît qu’à la faveur de « In trono assiso » (I/12), vaillant, vigoureux, aux traits impeccables. Le ténor Valentino Buzza (Olderico) n’a ici qu’un air, tourmenté (« Non sempre folgora » – I/13) où il se montre sous son meilleur jour. Les treize musiciens de Modo Antiquo, enlevés par la direction enflammée de leur chef, nous valent une restitution éminemment dramatique, expressive et contrastée, qui met en valeur la richesse de l’écriture. Les accents, les phrasés, les couleurs, l’écoute mutuelle au service du chant emportent l’adhésion.
Même si Federico Maria Sardelli (comme Diego Fasolis) revendique, avec de solides arguments, la primeur de la reconstitution, il faut mentionner que c’est à Rinaldo Alessandrini que l’on doit la réalisation première des sept arias découverts au château de Berkeley. Avec Susan Gritton et Sara Mingardo, l’Orchestra of the Age of enlightenment les offrait au Queen Elizabeth Hall de Londres dès novembre 2004. Aucune trace sonore ne nous est actuellement parvenue, mais qui sait ? Les redécouvertes ne se limitent pas aux fonds inexploités des bibliothèques.
Des deux enregistrements maintenant disponibles, aucun ne laisse indifférent, tant par les choix de reconstruction que par les interprètes et leur direction. L’idéal serait évidemment de posséder chacun, tant ils se complètent, et, par un effet de miroir, illustrent avec brio, la richesse de l’écriture vivaldienne comme la validité des approches. Un ouvrage captivant, à découvrir, servi avec maestria.
(*) Il assure notamment l’édition du catalogue (RV) des œuvres du Prêtre roux. Spécialiste incontestable du legs vivaldien, il nous avait offert une passionnante « Affaire Vivaldi »


