Seuls 9 des 94 opéras que Vivaldi déclarait avoir composés (*) nous sont parvenus dans leur intégralité. La plupart sont perdus, lacunaires, ou seulement connus à travers leur livret. C’est le cas de celui de La Costanza trionfante, édité à la création. La musique en était considérée comme presque totalement disparue jusqu’à ce qu’un chercheur, David Smith découvre, en 2004, au château de Berkeley (Gloucestershire – Grande Bretagne), huit arias (quatre pour contralto, trois pour soprano, un pour ténor), dont six non encore connus. Authentifiés par Michael Talbot, ils font partie d’un recueil qui pourrait avoir appartenu à un touriste britannique, contenant quarante-quatre airs (principalement de Lotti, Porta et Pollarolo). D’autres airs séparés sont conservés à Berlin, Copenhague, Paris et Skara (Suède).
Les modifications des ouvrages lyriques dues aux chanteurs, les emprunts, insertions et réemplois étaient la règle. Ainsi La Costanza trionfante, bien que presque totalement oubliée (**), connut-elle trois révisions, la première en 1718 sous le titre Artabano Re de’ Parti (RV 701), en 1731, L’Odio vinto dalla Costanza (RV Anh. 51), et enfin Doriclea (RV 708) l’année suivante. Vivaldi est alors au sommet de sa gloire vénitienne et propose sa nouvelle production au petit Teatro san Mosè (***), en marge des grandes salles patriciennes. Le succès durable de l’opéra, repris sur au moins six scènes, dont Munich, Vicence, Hambourg, Mantoue et Prague, justifiait l’entreprise de Diego Fasolis, dont la curiosité vivaldienne est connue.

Le livret met aux prises le fourbe Artabano, roi des Parthes, qui a vaincu Tigrane, son rival arménien dont il convoite la fière épouse, Doriclea, sa captive. Eumena, leur fille, désespérée, veut mettre fin à ses jours, ce dont la dissuade Olderico. Autre couple, Farnace et Getilde, bien que nobles arméniens, se sont mués en paysans. Tigrane, déguisé en soldat pour pénétrer le palais d’Artabano, veut s’assurer de la fidélité de Doriclea. Eumena, travestie en homme, est reconnue par Getilde, qui ne la trahira pas. Mais Farnace, qui a vu son amante baiser la main de ce qu’il croit être un homme, laisse exploser sa jalousie. Doriclea apprend que Tigrane est vivant et veut croire dans leur salut. Eumena, toujours déguisée, retrouve sa mère, et l’embrasse, ce qu’observe Artabano à leur insu. Doriclea engage Tigrane et Farnace à la vengeance contre l’oppresseur. Mais tout se terminera bien, malgré les assauts d’Artabano : l’amour et la constance vaincront.
L’opéra offre toute la riche panoplie des situations que la musique excelle à illustrer alors. Même s’il est malaisé d’apprécier la cohérence dramatique de l’ouvrage à travers les seuls arias et duo retrouvés ou reconstitués/substitués (d’autant que les récitatifs, abondants à en croire le livret, sont absents), l’auditeur familier de ce répertoire identifiera sans peine les airs d’amour, de désespoir, de fureur, de jalousie et de vengeance, comme les pastorales arcadiennes, et les réjouissances.
En procédant avec un soin particulier à l’insertion de quelques airs contemporains de Vivaldi, Diego Fasolis s’est efforcé de rendre vie à cet opéra, dès 2011. Le nom de l’actif successeur d’un des pionniers de la redécouverte de la musique baroque, Edwin Loehrer, restera attaché à Vivaldi autant qu’à Lugano, où il a fondé son ensemble I Barocchisti. La riche plaquette (deux cahiers séparés) explicite ses choix, et comporte, outre les textes chantés, une étude très fouillée, à laquelle s’ajoute un remarquable guide d’écoute que signe Frédéric Delaméa.

La version proposée comporte quinze airs (dont un confié au hautbois solo), un duo et deux brefs chœurs, alors que le livret mentionne expressément une vingtaine d’arias. L’ouverture, dont on n’a pas de trace, est ici une Sinfonia (en fa majeur, RV 135). Seul l’allegro initial est joué avant la première scène. L’andante puis l’allegro final sont insérés dans les deux derniers actes. Le recours à deux cors est bienvenu, d’autant que le chœur y invite (« Su, alla caccia », emprunté à Arsilda).
I Barocchisti, dès l’ouverture, vigoureuse, contrastée et colorée, s’inscrivent dans la meilleure interprétation vivaldienne. Malgré un effectif relativement important, compte-tenu des dimensions du S. Moisé, l’ensemble est ductile, réactif, dépourvu de la moindre pesanteur.
On ne présente plus Ann Hallenberg, la grande mezzo suédoise. Cette même année 2011, au sommet de son art, elle enregistra avec le même chef le Farnace de Vivaldi. Elle campe sa Doriclea avec tempérament, avec énergie comme légèreté. La souplesse de la ligne, l’ornementation subtile, la qualité de diction répondent à toutes les attentes.
Bien connue des amateurs de musique baroque, Romina Basso, mezzo colorature, vivaldienne pur-sang, a tout pour elle. Si elle chante aussi Tigrane et Farnace, la fraîcheur, la spontanéité d’Eumena sont manifestes dès son délicieux « Qual dispersa tortorella » (I/5). Leur unique duo (Farnace – Getilde), reconstitué, est équilibré, conduit avec art.
Malgré leur brièveté, les deux chœurs participent pleinement à notre bonheur. À signaler l’aria confiée au hautbois à l’acte III, un régal.
Qu’on l’écoute livret en main ou en ignorant l’action qu’il illustre, ce CD est une heureuse découverte, qui réjouira tous ses auditeurs. Sa réalisation, particulièrement soignée, n’appelle que des éloges, servie par un chant exemplaire et une direction engagée. L’enregistrement n’a pas pris une ride et méritait pleinement sa diffusion. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
(*) dans une lettre du 2 janvier 1739.
(**) On ne connaissait que deux airs, hors contexte, à la faveur de divers récitals de chanteuses curieuses : "Ti sento, si, ti sento" (Eumene, I/14), que Vivaldi réutilisera deux fois dans ses opéras - Il Teuzzone, puis Ercole sul Termodonte - sans compter les déclinaisons instrumentales, et "Sento il cor brillarmi in petto" (Doriclea, II/19).
(***) La salle prestigieuse, de Monteverdi et Cavalli jusqu’à Rossini, n’offrait alors qu’environ 500 places. Le cadre de scène faisait 12 mètres pour 8 de hauteur.


