Mélo tragique au Grand hôtel

Così fan tutte - Barcelone

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 28 Mai 2015 | Imprimer

Dire que Damiano Michieletto est le metteur en scène à la mode est un euphémisme. Couronné de l’Oscar della Lirica 2014, nommé Vénitien de l’année, il est abondamment interviewé (« 5 questions » par Maurice Salles), et il enchaîne des mises en scène qui ne laissent personne indifférent, dont La Scala di Seta, The rake's progress, Il barbiere di Siviglia, Il Viaggio a Reims, Falstaff ou Un ballo in maschera.
Pourtant, son Cosi est loin de rallier tous les suffrages à Barcelone, où il est plutôt fraîchement accueilli. Les raisons en sont évidentes.

La présente production, créée à La Fenice en 2012, s’intègre dans la trilogie Da Ponte pour laquelle Michieletto a demandé au scénographe Paolo Fantin un immense dispositif sur tournette, adapté à chaque œuvre : un palais du XVIIIe siècle pour Don Giovanni, un intérieur bourgeois du XIXe siècle pour Les Noces, et un grand hôtel contemporain pour Cosi. Ce dernier choix n’est guère novateur pour ceux qui se souviennent du fastfood  Despina’s façon Edward Hopper où Peter Sellars avait placé l’action de son Cosi à la fin des années 80. Mais le résultat est bluffant. Les personnages qui circulent du comptoir de la réception à une grande chambre avec salle de bain, en passant par le vaste bar et le hall devant l’ascenseur, permet une fluidité du propos rarement atteinte, en même temps qu’une transposition très réussie des jeux de l’amour destructeur dans notre monde contemporain, sans oublier pour autant des gags fort drôles qui ponctuent l’action. Bref, on ne s’ennuie pas un instant, et les trois heures de spectacle passent en un éclair.

Tout aussi réussie est la transposition des personnages, Don Alfonso en directeur qui lutine les soubrettes et noie son ennui dans l’alcool, Despina en accorte femme de chambre, les deux copines branchées alternant shopping et drague, et leurs mecs s’essayant à les mettre à l’épreuve sous des costumes genre Magnum pour une fois réussis. On échappe aussi aux déguisements de Despina, qui au lieu de se travestir en médecin fait venir un urgentiste, et au lieu de jouer un notaire et de lui prêter une voix souvent nasale horripilante, se contente de mener une joyeuse sarabande de mariage contrefait. Tout cela est éblouissant d’intelligence, de respect du texte et de l’intrigue, et même la fin, fort noire, qui se termine en pugilat général entre tous les personnages choqués par l’aventure, est plus que plausible dans une transposition contemporaine.


© Photo Liceu/Antoni Bofill

Malheureusement, nous sommes à l’opéra, et la plus belle production du monde ne peut tenir la route que si elle atteint les même sommets vocaux, ce qui n’est pas le cas ce soir pour les deux tiers de la distribution. Heureusement, l’exceptionnelle Despina de Sabina Puértolas est là pour mener le jeu. Elle crée un personnage fort attachant, léger, gracieux, espiègle, agressif aussi quand il le faut, au charme un peu canaille. La voix est belle, pleine, très éloigné des crécelles acides que l’on entend trop souvent dans le rôle. Le jeu et la plastique sont parfaits, bref, elle est la Despina idéale, et connaît un triomphe mérité. À ses côtés, le Don Alfonso Pietro Spagnoli est également de haut niveau, avec un jeu fort adapté, et une voix bien projetée avec le mordant nécessaire, quoiqu’un peu moins grave que celle des habituels titulaires du rôle.

En revanche, le reste est loin d’être au même niveau. Tout d’abord la direction de Josep Pons est uniformément brutale, heurtée et forte, sans guère d’abandon ni de moments de respiration. Rien d’ineffable, et même les sublimes Adieux ne font pas mouche. Bref, le chef ne fait pas dans la finesse, et la musicalité de l’ensemble est fort peu mozartienne. Encore moins mozartiennes sont les voix des quatre protagonistes, qui tous manquent de légèreté, ne savent pas vocaliser, ont souvent des petits problèmes de justesse, et surtout chantent d’une manière trop appuyée, même s’ils réussissent dans les récitatifs et jouent fort bien la comédie. Globalement, on a l’impression que ces rôles sont trop lourds pour eux. La Fiordiligi de Juliane Banse peine dans les aigus, et surtout chante trop ouvert, mettant en péril sa voix et nos oreilles. La Dorabella de Maite Beaumont, vocalement mieux adaptée, reste quand même à un niveau par trop scolaire, poitrinant parfois. Ce n’est guère mieux du côté des hommes. Le Ferrando de Joel Prieto peine dans ses respirations et accuse une nette fatigue vocale, et si le Guglielmo de Joan Martín-Royo est mieux en place, il n’est pas non plus totalement convaincant. Cosi est un bijou musical, et les références sont au plus haut niveau : on ne peut se contenter pour ces rôles écrasants de titulaires approximatifs. Le public mélomane du Liceu ne s’y trompe pas : les airs habituellement acclamés ne sont même pas applaudis ou alors tout au plus 3 secondes, et dès l’entracte les sièges se clairsèment.

 

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