Alors que se prépare l’édition 2006 du concours Sumi Jo, les lauréats de la compétition précédente étaient réunis pour concert dans le cadre intimiste de la Salle Cortot de l’École Normale de Musique de Paris (1). Les chanteurs réunis sont prometteurs, quoiqu’encore jeunes. La baryton chinois Li Zihao ouvre le bal avec le célèbre air de Danilo de Die lustige Witwe où il brûle incontestablement les planches. La voix est impeccablement projetée, le timbre clair et on pense parfois entendre un ténor, d’autant qu’il n’hésite pas à substituer certaines notes par d’autres plus aigües pour accentuer l’effet dramatique (il chantera également quelques mesures en ténor dans le Brindisi final). On retrouvera les mêmes qualités et excès dans son « Largo al factotum » extrait du Barbiere di Siviglia, très enthousiasmant. Dans un répertoire plus dramatique, le style est en revanche parfaitement maîtrisé : l’air de la trop rare Tote Stadt est magnifiquement conduit et d’une belle poésie et « Là ci darem la mano » laisse entrevoir un prometteur Don Giovanni d’une belle juvénilité. Le chanteur offre également une délicate mélodie contemporaine avec « Zai Shui Yifang » (« De l’autre côté de l’eau »), adapté d’un ancien poème chinois.

Juliette Tacchino, qui a récemment triomphé dans la Delphine des électrisantes Demoiselles de Rochefort au Lido, retrouve la comédie musicale avec un extrait de Naughty Marietta où l’on retrouve son mélange de classe et d’abattage (on imagine que le léger accent français de l’interprète se réfère au film de 1935 où Jeannette McDonald incarne une princesse française et non plus italienne comme dans l’opérette dont cette version est tirée). Il ne faudrait néanmoins pas cantonner cette artiste à ce seul répertoire. Sa « Canzonetta sull’aria » (en duo avec Marie Lombard) est d’une vraie mozartienne et son Adina de L’elisir d’amore,techniquement impeccable, fait montre d’une belle théâtralité. Mais c’est surtout en Cleopatra avec le périlleux « Da tempeste » de Giulio Cesare qu’elle achève de nous séduire par son timbre fruité, associé à une technique belcantiste démontrant une belle précision dans les diverses vocalises, trilles, variations et autres notes piquées. George Virban incarne d’abord deux pages plutôt destinées à un lyrique. Il choisit la tonalité basse pour Roméo et Juliette, chanté dans un français impeccable et conclu par un beau si bémol. Il campe également un Nemorino attachant, en duo avec Juliette Tacchino. Dans l’absolu, « Nessun dorma » semble convenir davantage à sa typologie vocale mais le jeune artiste a raison de ne pas se précipiter immédiatement vers des rôles trop lourds qui pourrait abimer précocement son instrument.

Marie Lombard impressionne avec son grand air d’Isabelle de l’acte IV de Robert le diable (un ouvrage que l’ONP serait bien inspiré de remonter, surtout quand on repense au triomphe qui l’accueilli à Garnier en 1985). La voix est puissante, le timbre riche, un peu sombre, et néanmoins allié à une surprenante facilité dans l’aigu (deux contre ut et un ut dièse, rien que ça). Ajoutons un superbe engagement dramatique d’une grande sensibilité. Si son Mozart et son Puccini sont impeccables, c’est vraiment son grand air de La Traviata qui emporte la salle. Il n’est pas certain que le rôle de la courtisane corresponde vraiment à son emploi naturel (en tout cas, en ce qui concerne le premier acte) et les vocalises ne sont pas d’une totale précision, mais le résultat est spectaculaire, surtout quand l’air est couronné du contre mi bémol que l’on n’espérait sans trop y croire. Toutes proportions gardées, on est davantage du côté des voix plus sombres (Callas, Tebaldi, Netrebko) que de celui des drammatico d’agilità (Sutherland, Anderson), et très loin des coloratures légers (Gruberová, Dessay). Assurément une voix à suivre.

Les artistes offriront ensemble le quatuor de La Bohème avant de laisser la place à Sumi Jo qui fête ses quarante ans de carrière : quelle émotion en repensant à ce concert de la salle Pleyel en février 1987 où nous l’avions découvert, à l’aube d’un exceptionnel parcours international, dans la scène de folie de Lucia di Lammermoor. Les années ont bien sûr passé mais le soprano coréen chante ici avec une belle noblesse l’air des Capuleti puis un air d’Adele plein d’humour avec des piani aigus encore splendides. Tous se réunissent pour conclure par le finale de Candide suivi du Brindisi de La Traviata en bis. Cette longue soirée est accompagnée au piano par Edwige Herchenroder, avec une belle maîtrise des différents styles et une attention méticuleuse envers les chanteurs. Sumi Jo conclura l’événement avec ces belles paroles.
C’était vraiment une soirée très spéciale. Lorsque je suis arrivée de Corée, il y a seulement deux jours, je n’imaginais pas que je serais aussi émue ce soir. La France est un pays qui m’a énormément donné. C’est ici que j’ai acquis une expérience précieuse et que j’ai grandi, non seulement comme artiste, mais aussi comme personne. C’est un pays magnifique, riche de culture, de beauté et d’une humanité exceptionnelle. Ce soir, avec vous tous, je voudrais redire ma promesse pour l’avenir : continuer à soutenir et accompagner les jeunes artistes que vous avez entendus ce soir, que je voudrais voir grandir et s’épanouir. Je ressens dans mon cœur une immense satisfaction et un immense bonheur. Je voudrais également remercier tous les amis, toutes les personnes qui m’ont donné du courage tout au long de mon parcours. Et puis, comme je l’ai fait pendant ces 40 dernières années, je continuerai à avancer avec courage et persévérance, mais toujours avec le sourire. Je resterai humble et je continuerai à croire que la musique est l’un des plus beaux cadeaux que nous possédions, une force capable de guérir, de ressembler et de rendre notre monde meilleur. Merci à tous.

1. Lauréat de la compétition, le ténor Kiup Lee n’était pas disponible pour ce concert. En revanche, l’ambassadeur de la République de Corée avait fait à la chanteuse la belle surprise de sa présence.



