Dégénéré ? Régénéré !

Der Kaiser von Atlantis

Par Laurent Bury | jeu 16 Avril 2015 | Imprimer

Composée en 1943 au camp de Terezin, retrouvée en 1972 et créée en 1975, la partition de L’Empereur d’Atlantis connaît une nouvelle vie depuis le cinquantenaire de la mort tragique du compositeur Viktor Ullmann, gazé en 1944. Rien qu’en France, après la création au Centre Pompidou en 1995, l’œuvre a été donnée Salle Favart en janvier 1998 (en français), en tournée dans la région Rhône-Alpes en 2006, à l’opéra de Lyon en 2013, et encore le mois dernier à Dijon. En 2014, l’Arcal la proposa en tournée, à Nanterre, Reims, Paris, Niort, Poitiers, Massy, Saint-Quentin : on retrouvait, dans la distribution, Pierre-Yves Pruvot et Wassyl Slipak, déjà présents en 2011-2012 lorsque le Forum des Voix Etouffées organisa les concerts dont le présent disque est l’écho.

Evidemment, en 1994, pour graver l’enregistrement qui révéla au monde Der Kaiser von Atlantis, Decca n’y était pas allé avec le dos de la cuiller, et avait carrément convoqué deux des gloires passées du chant allemand : Franz Mazura, le Gunther et le Dr Schöne de Chéreau, pour en Haut-Parleur, et rien moins que Walter Berry dans le rôle de la Mort. Le reste de la distribution incluait quelques très belles voix encore très loin de la fin de carrière : Christiane Oelze, Iris Vermillion, ou le ténor Herbert Lippert, dirigées par Lothar Zagrosek (pour mémoire, en mentionnera aussi le disque sorti peu après, chez Arabesque). Le présent disque, que le label Karusel Music fait paraître dans sa série « Suppressed Music » (qui n’est pas sans rappeler « Entartete Musik » chez Decca), ne peut proposer aucune tête d’affiche d’une notoriété comparable, mais fait appel à quelques noms familiers des mélomanes francophones.

Fondé en 2005 par le chef Amaury du Closel, l’Ensemble Voix Etouffées s’est donné pour but d’interpréter la musique des compositeurs réduits au silence par le régime nazi. La présente version de L’Empereur d’Atlantis bénéficie d’une réelle cohésion, assurée par le travail de préparation en amont. Pas de stars, peut-être, mais des chanteurs qui ont appris à se connaître, qui ont interprété l’œuvre en public, et qui lui confèrent une vie que le studio permet rarement.

Le seul point faible de la distribution vocale est la mezzo Sylvia Vadimova, dont on perçoit surtout le vibrato envahissant, avec un timbre sans grande consistance par ailleurs. Sans marquer durablement les esprits, Céline Laly accomplit plus dignement sa tâche, avec un rôle beaucoup plus bref. Les trois chanteurs qui se partagent les cinq rôles restants sont en revanche tout à fait convaincants, à commencer par le ténor américain John Bernard, aussi vibrant en Harlequin qu’en Soldat. Le baryton-basse ukrainien Wassyl Slipak possède une voix superbe de noirceur, avec toute l’autorité requise pour ses deux personnages (là où Walter Berry laissait inévitablement entendre l’usure naturelle de ses moyens). Au même niveau se situe Pierre-Yves Pruvot, les deux airs de l’Empereur étant ici plus que jamais les points culminants de l’œuvre, en particulier le monologue des adieux ; espérons que ce baryton français obtiendra bientôt dans son pays la reconnaissance qu’il mérite amplement.

En complément de programme, une œuvre qui justifie le sous-titre du disque, « La figure du tyran » : l’Ode à Napoléon Bonaparte de Schönberg, composée à la même époque que l’œuvre d’Ullmann, et à laquelle le baryton israélien Assaf Levitin prête une voix à 95% parlée, pleine de souplesse dans l’exercice de précision qu’exige la partition.

 

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