Envers et contre tous

Siegfried - Paris (Bastille)

Par Elisabeth Bouillon | mar 01 Mars 2011 | Imprimer
La mise en scène de Günter Krämer et de son équipe vient d’être accueillie, à la première de Siegfried, par des huées retentissantes couvrant les applaudissements des spectateurs respectueux d’un travail, qui est considérable. Pourquoi un tel rejet, qui nous semble immérité ?
 
Est-ce parce qu’il faut avoir décrypté l’univers visuel de cette Tétralogie (qui se rapproche de celui des grandes sagas télévisuelles), où l’espace rejoint le temps, pour l’apprécier à sa juste valeur ? Est-ce parce qu’il faut accepter ces couches qui s’empilent verticalement et communiquent entre elles, de l’univers d’Erda au Walhalla, en passant par les niveaux intermédiaires ? Est-ce la salopette verdâtre dont est affublé à l’acte I Torsten Kerl qui, en soulignant sa corpulence et sa grande stature, jure avec l’idée que l’on peut se faire d’un Siegfried adolescent ? Sont-ce, toujours au même acte, les longs moments d’immobilisme que ne parvient pas à compenser le jeu d’acteur, remarquable, de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke en Mime ? Est-ce le fait, à l’acte II, de renoncer à la métamorphose de Fafner en dragon ?
 
Ces défauts bien réels ne légitiment pas une descente en règle du spectacle. Et si le décor extrêmement élaboré présente effectivement un défaut de conception ‒ une grande cloison noire qui descend des cintres réduit trop souvent à une bande longitudinale l’espace de jeu, propulsé à l’avant-scène ‒, les beaux moments ne manquent pas non plus.
 
À commencer par le moment où le décor trop aseptisé de la caverne se surélève pour dévoiler la forge de Siegfried. La scène de la forêt est également une réussite, avec la procession saisissante des Nibelungen, silhouettes noires glissant sur un sol couvert de feuilles mortes multicolores1. L’oiseau est dédoublé, il y a celui que l’on entend et celui que l’on voit : un garçonnet d’une douzaine d’années2 avec lequel Siegfried noue aussitôt amitié. Cette merveilleuse complicité nous présente enfin Siegfried tel que, selon nous, Wagner l’a voulu : adolescent plus que héros. On retrouve enfin au troisième acte l’immense miroir déjà tant apprécié dans L’Or du Rhin et La Walkyrie ainsi que l’immense escalier d’or (comme précédemment, l’éclairagiste fait des merveilles !) où nous avions laissé Brünnhilde endormie à la fin de Walküre. Les deux protagonistes évoluent alors à des niveaux différents, ce qui donne plus d’impact à leurs brèves tentatives de rapprochement et illustre clairement l’apprentissage de la peur pour l’un, et de l’amour charnel pour l’autre. Au moment de leur étreinte finale, Wotan, rassuré, peut enfin regagner le Walhalla, en compagnie des autres dieux.
 
Si la mise en scène prête à discussion, l’interprétation musicale, elle, n’appelle pas de controverse. L’Alberich de Peter Siedhom, toujours excellent en scène, nous a déçu par rapport à Rheingold, la voix a perdu en volume et en éclat. Sans doute une fatigue passagère. Stephen Milling, au timbre de bronze et au volume de géant, est un superbe Fafner. La voix de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke reste saine, bien projetée, percutante, et son Mime particulièrement réjouissant. Le Wanderer de Juha Uusitalo, de l’illustre famille des chanteurs wagnériens finlandais, n’a pas été applaudi à sa juste valeur. Parfaitement à l’aise dans toute la tessiture, son baryton cuivré convient très bien à un personnage si complexe. Scéniquement, le chanteur incarne aussi bien l’humanité de Wotan que son arrogance et sa cruauté. Torsten Kerl, le Heldentenor « au timbre blond », est proprement époustouflant tant son aisance vocale est grande. Et il sait économiser ses moyens, si bien que, chose rare, la scène finale est une véritable apothéose. D’autant que Katarina Dalayman, vêtue d’une robe blanche plus seyante que l’horrible blouse de Walküre, a retrouvé tout son pouvoir de séduction avec un chant rayonnant qui lui vaut une belle ovation au tomber de rideau. Signalons aussi le timbre solaire de Elena Tsallagova, parfaitement à l’aise dans la tessiture de l’Oiseau et la présence toujours magique de Qiu Lin Zhang en Erda.
 
La direction de Philippe Jordan se montre tout aussi inspirée : un orchestre transparent aux couleurs suaves et aux cordes élégiaques3 des rythmes trépidants, un feu d’artifice orchestral, des sonorités massives selon qu’il faut caractériser l’oiseau, le héros éponyme et sa fabuleuse joie de vivre ou le monde sombre des Nibelungen4.
 
Un silence religieux accueille la fin de la représentation avant que les applaudissements éclatent, ce qui rend d’autant plus insupportable ce déchaînement de haine à l’arrivée du metteur en scène et de son équipe. Suite et fin en juin prochain au Crépuscule des Dieux que nous - au moins - attendons avec impatience.
 
 
 
1- Autre parti prix susceptible de mécontenter un certain public, l’un des principes de mise en scène est que ni les nains ni les géants ne sont représentés selon la taille qui devrait être la leur. Ils ne sont reconnaissables qu’à leur costume et à leurs occupations.
2- Le nom du figurant n’apparaît pas sur le programme alors qu’il fait un excellent travail.
3- Ainsi le thème de l’amour filial aux violoncelles, d’une grande beauté d’exécution.
4- A l’acte 1, le premier fortissimo intervient seulement au moment où Wotan, ayant répondu victorieusement aux 3 questions de Mime, s’apprête à le questionner à son tour tout en exaltant sa propre puissance. Le deuxième intervient au départ de Wotan. Le troisième est réservé au triomphe de Siegfried qui vient d’achever de forger Nothung, à la fin de l’acte.

 

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