C’est déjà fini pour la saison 2025-26 à Metz ! Ce dimanche 3 mai, dans la grande salle de l’Arsenal (puisque l’Opéra-Théâtre de Metz est fermé pour travaux de rénovation), on pouvait se délecter d’un dernier spectacle en feu d’artifice musical qui clôturait une année certes un peu courte, mais jouissive et tout à fait équilibrée pour une saison hors-les-murs. Après les mémorables Elektra et Norma, pour ne mentionner que les spectacles donnés à l’Arsenal, voici donc un formidable Requiem de Verdi qui enterre avec panache une cuvée excellente. À chaque écoute de cette messe des morts belle comme un opéra qu’elle ne sera jamais, on se dit qu’il faudra tout de même un jour lire le classique des classiques italiens d’Alessandro Manzoni, Les Fiancés, et de s’intéresser davantage à la carrière politique d’un homme qui a su inspirer un tel hommage au grand Verdi. En attendant, la petite heure et demie passée à Metz a permis de se replonger dans l’écoute privilégiée riche en émotions d’une œuvre qui n’est jamais aussi puissante et cathartique que lorsqu’elle est correctement servie par un orchestre au sommet, un chef verdien dans l’âme, deux chœurs déterminés et des solistes capables de faire ressentir le grand deuil dans leurs moyens vocaux. En ce qui nous concerne, c’est la quantité de larmes versées qui seule compte. Voici donc une critique plus subjective que jamais, tributaire d’un « lacrymomètre » qui a fort bien fonctionné tout l’après-midi messin, que nous vous soumettons…
Dès l’introït, l’ambiance est installée : sous la baguette inspirée d’un Paolo Arrivabeni dont c’est peu dire qu’il est familier avec le répertoire verdien, l’orchestre fait délicatement enfler des mesures qui font se dresser le poil sur la peau. On se prend à fermer les yeux pour voir s’ouvrir les tombes des fresques de Signorelli à Orvieto, laissant émerger les squelettes qui se recouvrent immédiatement de chair. Les correspondances visuelles vont être très nombreuses dans la période qui suit. Et dès que les solistes ouvrent la bouche, ce sont les premières larmes qui roulent sur les joues, qu’on n’a pas du tout envie de sécher ni de freiner. Las, l’acoustique de la salle dessert les déferlantes sonores de l’orchestre combiné avec les deux chœurs sans retenue. On est à la limite de la saturation et de la bouillie sonore. On se demande s’il n’aurait pas été mieux de placer les chœurs plus en hauteur dans la salle vertigineuse plutôt que de les laisser directement derrière l’orchestre. Les larmes s’arrêtent instantanément, pour mieux revenir très vite, notamment par l’intervention d’un soliste manifestement en état de grâce absolue, à savoir le baryton-basse Jean-Fernand Setti, dont la projection est tout en puissance et en autorité. Le timbre est chaud, profondément sombre, doté d’un potentiel consolateur infini. Le contraste entre le physique imposant du chanteur et la délicatesse qui en émane est saisissant. Il semble porter à lui tout seul toute la déréliction de l’œuvre. Dire qu’il ne chante pas pendant le dernier quart d’heure : on ne se fait pas à l’idée que Verdi ait pu ainsi sacrifier la voix de baryton qu’il affectionnait tant pour le final de la messe, dévolu à la soprano. En l’occurrence, nous avons droit à une interprète de choix avec Beatriz Díaz. L’émotion est à fleur de peau, la voix pure et le nuancier de la ligne de chant riche et raffiné, mais certains sons filés et les aigus sont tendus. On retient toutefois la beauté de l’ensemble. Dans le même ordre d’idée, le ténor Aquiles Machado semble à la peine dans les aigus, mais son implication totale lui permet de bien s’intégrer dans le quatuor. L’autre grande triomphatrice de cette messe des morts merveilleusement incarnée est Emanuela Pascu, dont le mezzo profond, grave et noble fait merveille. Le legato, la brillance et la beauté de la ligne de chant subliment un timbre ambré et d’une brillance resplendissante. Les chœurs impressionnent par leur force éclatante et la puissance évidente de leur présence : les pianissimi comme les déferlantes sonores sont d’une remarquable cohésion. L’Orchestre national de Metz Grand Est est lui aussi en grande forme et visiblement à son aise, soutenu par un chef qui sait mettre tout le monde d’accord. Tous les pupitres sont à leur meilleur. Ne serait la sensation fugace d’avoir quelques effets de saturation dues à la nature de la salle, l’expérience quasi mystique et extatique aurait été à son comble. Les larmes ruissellent et l’on n’est pas fâché de voir quelques personnes sortir discrètement des mouchoirs de leur sac. Une bien belle fin de saison, saluée par le directeur de la maison, Paul-Émile Fourny, qui prend la parole pour faire ses adieux à une choriste qui prend sa retraite après 43 années, mais également pour nous annoncer que les travaux se déroulent normalement et sans retard. On attend avec impatience et confiance l’annonce de la prochaine saison.


