Entre 1851 et 1881, Gounod composa douze opéras. La reine de Saba fut donné en 1862 soit trois ans après Faust et trois avant Mireille. L’opéra, initialement prévu en cinq actes (Gounod supprima toutefois le deuxième juste avant la première, apparemment pour des raisons de sécurité car il fallait faire exploser sur la scène un fourneau sensé fondre une vasque en bronze ! ) est basée sur la figure de la reine de Saba, dont le nom apparaît, sous différentes formes, dans les écrits des trois religions monothéistes. L’histoire racontée par la pièce qui devait s’appelait initialement La Reine Balkis peut avoir contribué à son échec tant elle apparaît absconse. Ce qu’il faut en retenir en quelques mots c’est que plusieurs siècles avant notre ère, Adoniram est un architecte en quête d’un chef-d’œuvre qui pourrait être la réalisation d’une vasque représentant la Mer d’Airain. La Reine Balkis, fiancée sans enthousiasme à Soliman, va tomber amoureuse de l’architecte, au grand dam du roi. Balkis va décider de s’enfuir avec Adoniram, mais celui-ci sera poignardé sur son lieu de rendez-vous puis porté au ciel par une armée de djinns… On épargnera aux lecteurs les détails.
Admettons la vacuité du livret mais nous n’irons certainement pas jusqu’à partager, concernant la musique, l’avis de Berlioz ( « Il n’ y a rien dans cette partition, absolument rien. Comment soutenir ce qui n’a ni os ni muscle ? ») qui avait on le sait le jugement cinglant ; l’œuvre, très inégale il est vrai, vaut d’être entendue, pour au moins trois de ses airs : le grand air de la Reine, « Plus grand dans son obscurité », celui du roi Soliman, « Sous les pieds d’une femme », et la scène d’Adoniram « Faiblesse de la race humaine ». Il y a aussi d’autres passages réussis, l’air de Bénoni au I, le duo Balkis Adoniram au III et toute la scène entre Balkis et Adoniram au IV.
Toujours est-il que la pièce ne tint que quinze représentations à l’Opéra de Paris. Elle fit quelques tentatives à Bruxelles, Darmstadt, Londres et Manchester, avant d’être éclipsée puis tirée de l’oubli en 1969, pour une reprise à Toulouse par Michel Plasson qui en proposa même un enregistrement. ForumOpéra était présent à Marseille en 2019, pour une reprise en version de concert. C’est également une version sans mise en scène (mais avec les cinq actes) qui nous est proposée à Duisburg. Nous assistons à la première au Théâtre de Duisburg (elle avait déjà été donnée quelques jours auparavant à Düsseldorf).
Il faut saluer tout d’abord le travail réalisé par tous les chanteurs et jusqu’aux choristes dans la recherche d’une prononciation correcte du français. On sait la difficulté que représentent par exemples les nasales pour les non-francophones. L’orchestre (les Duisburger Philharmoniker) dirigé par Hendrik Vestmann sait faire dans le « grand opéra » comme aiment le dire les Allemands. La pompe y est, les effets grandiloquents, tout cela fait un peu passé dépassé, mais c’est bien vu tout de même.
© Jochen Quast
Plateau vocal de bonne qualité. On annonce avant le lever de rideau qu’un des trois ouvriers, à savoir Amrou, a dû changer de titulaire la veille au soir. Andrés Sulbarán, souffrant, a dû être remplacé par un choriste soliste, Henry Ross, qui a déchiffré son – modeste – rôle, bravo à lui. Ses deux compères, Jake Muffett en Phanor et le Méthousaël de Valentin Ruckebier, qui dans le V, possède une partie non négligeable, sont parfaits dans leurs rôles de brigands. Rien à dire non plus des deux rôles secondaires de Sarahil (Julia Wirth) et Sadoc (Jacob Harrison).
Nous découvrons en Annabel Kenneby, membre de la troupe, une belle voix de mezzo pour incarner Bénoni ; ses courtes apparitions sont réussies et prometteuses.
Bogdan Talos, lui aussi dans la troupe depuis douze ans, est un Soliman très solide. La basse est bien posée, belle dans les graves et convient bien tant qu’il ne faut pas trop projeter. Seul Français de la distribution, nous retrouvons Sébastien Guèze en Adoniram. Nous connaissons ses qualités d’engagement, de fougue même ; Guèze ne se livre pas qu’à moitié. La projection est solide, souvent puissante et parfois même à la limite du possible. C’est curieusement dans l’articulation que nous l’avons parfois trouvé en défaut. Le français de Gounod mérite un soin tout particulier dans l’articulation et notamment la prononciation des consonnes.
Enfin nous retrouvons dans la reine de Saba, Liana Aleksanyan que nous avions entendue deux jours plus tôt en Chrysothemis. Deux rôles aux antipodes et une Balkis qui convient bien mieux à l’Arménienne. Les aigus n’ont pas à être aussi extrêmes, les forte n’exigent pas la projection exacerbée d’Elektra. Le legato fait parfois défaut, il manque encore quelques nuances pour passer du f au fff mais cette partition française nous a permis de découvrir une chanteuse capable de belles expressions et qui a reçu, comme tous ses partenaires, une ovation nourrie du public. Il restait pas mal de sièges vides dans la salle, mais il reste encore quelques représentations pour découvrir une œuvre qu’il ne fallait certainement pas enterrer trop vite.



